László Nemes
 : Au cœur du mal

C’était le film choc du Festival de Cannes cette année : « Saul fia », Grand Prix sur la Croisette, plonge le spectateur avec une précision méticuleuse dans le quotidien des Sonderkommandos. Une intention louable freinée toutefois par les partis pris de réalisation.

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Pendant 107 minutes, on ne quittera presque pas Saul (à droite) des yeux.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer la mémoire des camps d’extermination au cinéma, une figure tutélaire est souvent évoquée : celle de Claude Lanzmann, 89 ans, réalisateur du toujours inégalé documentaire « Shoah ». De la part de ce pourfendeur de « La liste de Schindler », en général opposé au traitement du sujet sous forme de fiction, l’adoubement largement médiatisé du réalisateur László Nemes à l’occasion de leur rencontre à Cannes est surprenant. C’est dire ce que « Saul fia », un premier long métrage de surcroît, porte en lui de puissance évocatrice.

Dès le début du film, à Auschwitz-Birkenau, la caméra se colle à Saul, un juif hongrois membre d’un Sonderkommando – une unité de prisonniers forcés d’assister les nazis dans l’exécution de la solution finale. Elle ne le lâchera pratiquement pas. Éprouvante, la scène d’ouverture pose les bases du langage cinématographique du film : au plus près du personnage principal, dans son dos ou face à lui, et puis, hors champ, floue mais pourtant reconnaissable, toute l’horreur des camps de la mort. S’ajoute à cela une bande-son travaillée comme une pièce d’orfèvrerie où se mêlent les langues et les bruits du quotidien et de l’horreur. Il faut avoir visité Auschwitz pour saisir le contraste ahurissant entre l’actuel silence glaçant de ses allées et le grouillement sonore de vie et de mort que le film donne à entendre.

C’est dans l’exécution de ses fonctions macabres que Saul découvre un jeune garçon encore conscient après un passage dans la chambre à gaz. Avec cette expression figée dont il ne se départira pas tout le long du film (étonnant Géza Röhrig, poète hongrois et ici acteur occasionnel), il assiste à l’étouffement de celui-ci par un médecin nazi qui souhaite l’autopsier afin de découvrir la raison pour laquelle il a survécu. Mais Saul, croyant reconnaître en ce garçon un fils qu’il n’a peut-être jamais eu – nous n’en saurons pas plus -, se met en tête de l’enterrer religieusement. Il lui faut pour cela trouver un rabbin qui puisse réciter la prière juive adéquate, le kaddish.

Le récit des pérégrinations du protagoniste immerge le spectateur dans le quotidien du camp. Au procédé cinématographique et à la bande-son déjà évoqués s’ajoute une chorégraphie réglée magistralement : le ballet incessant des prisonniers et de leurs geôliers ne cesse que lors de rares moments où, le souffle coupé, on cherche à se reprendre. Il y a dans « Saul fia » une perfection formelle qui ne peut qu’impressionner, tout entière dévouée à la cause qu’elle sert. Une cause qu’on ne peut que trouver légitime ; il s’agit ici de redire l’horreur avec un procédé novateur pour que jamais celle-ci ne soit oubliée.

Pourtant, justement à cause de cette perfection formelle que le film déroule avec maestria, on peine à entrer dans l’émotion. Cette plongée dans la machine génocidaire nazie ressemble parfois à un exercice de style à la structure narrative linéaire, qui ne tient que grâce à son incroyable maîtrise technique. C’est là toute l’ambiguïté du film : son mérite cinématographique n’est pas proportionnel à son intérêt historique et à la justesse de sa cause. Et s’il faut se féliciter qu’il contribue à un travail de mémoire nécessaire, il ne faut pourtant pas en faire un pinacle de la filmographie des camps, qui reste encore à compléter et à revoir, toujours.

À l’Utopia

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