Le passe-muraille

Malgré le désaveu prévisible de son parti, Frank Engel n’a fait que son boulot de leader de l’opposition. La vraie question est : pourquoi demander plus de justice sociale est-il considéré comme un suicide politique ?

(Screenshot Facebook)

Une chose qu’on doit accorder au chef du CSV, c’est que – du moins dans ses paroles – il n’a pas froid aux yeux. Revendiquer un impôt sur la fortune, voire sur les successions et les transactions financières, dans un pays qui a bâti son immense richesse en parasitant les impôts de ses pays voisins, il fallait l’oser. Surtout que la place financière et ses pratiques d’optimisation fiscale conçues pour attirer les grandes fortunes et les multinationales ont été mis en place majoritairement par son parti – avec l’assentiment de leurs partenaires politiques.

Que le parti essaie de se distancier de son leader, dont l’élection en janvier dernier n’était pas sans controverses et qui aime se chamailler avec la fraction CSV à la Chambre des député-e-s, n’est pas vraiment une nouvelle. Et que le Wort demande sa tête dans un éditorial ce lundi matin en dit plus long sur ce quotidien que sur l’état du parti. Pourtant, Engel a de la suite dans les idées : la crise économique qui va s’abattre sur le monde n’a pas encore montré totalement sa grimace hideuse. Même la Chambre de Commerce, cette ardente défenseure du modèle ultra-libéral, n’est pas encore sûre de la sauce à laquelle nous allons toutes et tous être mangé-e-s. Sur son blog, le CEO de la Chambre de Commerce, Carlo Thelen n’avance que des vieilles recettes pour parer à la crise qui vient : digitaliser et simplifier. Mais surtout pas redistribuer les richesses du pays.

Alors qu’il y aurait des arguments pour taxer les riches, même au grand-duché. L’inégalité des revenus au Luxembourg n’a fait que croître ces dernières décennies, tout comme le risque de pauvreté, comme le montrent les chiffres du Statec. En même temps, le Luxembourg compte de plus en plus de millionnaires : une personne sur quinze en serait un-e, comme les collègues de RTL se sont empressé-e-s de nous communiquer mi-juillet. Bref, le bilan de la coalition bleu-rouge-verte en matière de cohésion sociale est lamentable. La fracture sociale s’est constamment accrue avant la pandémie et ce mouvement va s’amplifier si la politique ne change pas.

En plus de mettre le doigt dans la plaie, Engel ne contredit pas les valeurs de son parti.

Si l’on se tient à ces faits, Frank Engel n’a fait que son devoir de politicien d’opposition et attaqué là où ça fait mal. Car les socialistes qui ironisent maintenant sur Frank le rouge, ont mené pendant des décennies au pouvoir justement les politiques qui divisent les habitant-e-s du Luxembourg en plusieurs castes : les Luxembourgeois-e-s travaillant pour le secteur public, les résident-e-s dans le privé et la masse intouchable des frontalières et frontaliers. Si l’on considère que seulement la première caste aisée dispose du droit de vote, l’on comprend mieux que la redistribution des richesses ne compte pas parmi les priorités du gouvernement. Et on a envie de dire aux socialistes qui se sont montré-e-s prêt-e-s au dialogue sur ces questions : Cause toujours, tu m’intéresses ! Car ces mêmes socialistes ont avalé toutes les couleuvres pour garder leur place à la table du pouvoir, qu’elles aient été servies par le CSV ou le DP. Du moins les Verts ont compris qu’il n’y avait rien à gagner en s’engageant dans cette polémique et font tout pour rester sous le radar – de peur qu’on les accuse aussi de ne pas combattre la pauvreté et de ne servir que leur électorat des classes moyennes. 

En plus de mettre le doigt dans la plaie, Engel ne contredit pas les valeurs de son parti. Comme il l’a rappelé lui-même sur son compte Facebook, ses propositions sont en accord avec la doctrine sociale de l’église catholique et le programme fondamental du CSV – des documents bien plus importants que le programme électoral de 2018.

Certes, Frank Engel polarise et il est à se demander si ses propositions étaient sérieuses – n’oublions pas que siéger au conseil d’administration d’une holding d’un grand contracteur militaire ça fait très Vieux Testament, mais pas très charité chrétienne. Mais une chose est sûre : il a démontré que ni le gouvernement, ni son parti ne sont prêts à ne serait-ce qu’ouvrir un débat sur la justice sociale qui dépasserait les discours du dimanche et se donnerait des vrais moyens. Si cette avancée lui coûtera la présidence du parti lors de la réunion du conseil national des chrétiens-conservateurs demain mardi, on saura aussi que le CSV n’est pas prêt à ouvrir les portes d’une redistribution des richesses.


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