Dans son discours sur l’état de la nation, Luc Frieden appelle toutes les forces du pays à s’unir autour du gouvernement pour faire face aux difficultés. Ponctué de poncifs et de propos parfois hors sol, le discours peine à convaincre et passe sous silence la question des finances publiques.

Luc Frieden discourt sur l’état de la nation, à la Chambre des députés, le 19 mai. (Photo : Chambre des députés)
Ce n’est pas l’appel à l’union sacrée, mais il y a un peu de ça : ce mardi 19 mai, le premier ministre martèle les mots « ensemble », « vivre-ensemble » et « cohésion » des dizaines de fois dans son discours sur l’état de la nation. « La cohésion sociale est notre bien le plus précieux en tant que nation, surtout à une époque où tant de choses sont remises en question », dit par exemple Luc Frieden. En tout cas, il se garde de tout coup d’éclat, au contraire de l’an dernier, où il avait profité de l’exercice pour prendre tout le monde de court et dynamiter le processus de consultation sur les pensions en annonçant le recul de l’âge de départ à la retraite.
Cette année, Luc Frieden avance à pas feutrés, alors qu’il arrive à mi-mandat dans un contexte international et domestique dégradé. La tripartite, qu’il a finalement consenti à convoquer face à la crise de l’énergie, entrera dans le vif des négociations le 2 juin, et la volonté de ménager la chèvre et le chou dans la perspective des réunions à venir pèse sur la tonalité du discours. Le premier ministre et son parti chrétien-social font aussi face à un désamour sans précédent dans l’opinion, selon des sondages qui se succèdent sans se démentir. Autant essayer d’arrondir les angles au nom d’un dialogue social qu’il a pourtant lui-même mené dans le mur.
Les grandes préoccupations du moment, ce sont la flambée du prix des carburants et le risque d’un choc inflationniste majeur, provoqués par l’attaque israélo-américaine contre l’Iran et le blocage par Téhéran du détroit d’Ormuz qui s’est ensuivi. « Les véritables conséquences économiques restent à venir », extrapole Luc Frieden. L’architecture mondiale basée sur le droit et la coopération vole en éclats et le Luxembourg n’échappe pas à la tempête, énonce-t-il. Autant d’événements sur lesquels le grand-duché n’a pas de prise et qu’il convient d’affronter en serrant les rangs dans l’intérêt du pays. Il est à noter que, sur le chapitre international, Luc Frieden place sur un même plan l’invasion russe de l’Ukraine et les velléités des États-Unis d’annexer le Groenland.
Pour amortir les prix de l’énergie, il s’en remet à la tripartite, que syndicats, patronat et gouvernement appréhendent sous des angles différents : « Si nous nous considérons tous comme faisant partie d’un même ensemble, ces réalités divergentes ne divisent pas, elles rassemblent. Alors, nous ne nous opposons pas les uns aux autres. Alors, nous avançons ensemble. Et notre nation reste unie », appuie-t-il, dans une envolée qui sonne comme une injonction aux organisations de salarié·es à ne pas se montrer trop gourmandes. L’union des syndicats OGBL et LCGB voudrait dépasser la question de l’énergie et étendre la discussion au pouvoir d’achat, au logement, à la pauvreté et à la santé.
Autant de questions du quotidien que Luc Frieden aborde dans son discours de politique générale, avec parfois de nouvelles annonces à la clé, perdues au milieu d’une large recension de ce qui a déjà été fait ou qui est en passe de l’être.
Finances publiques : l’éléphant dans la pièce
Le premier ministre sort quelques cadeaux de sa hotte pour lutter contre la pauvreté, particulièrement celle des enfants, affirme-t-il : un nouvel abattement allant jusqu’à 3.000 euros par enfant de moins de 3 ans ou la hausse des allocations familiale. Les procédures pour accéder aux aides sociales seront davantage simplifiées, promet-il, avant de décerner un bon point à son équipe : « Voilà une politique sociale à l’image de la coalition noir-bleu : simple, rapide et sans complications. »
Luc Frieden prévoit bien sûr de nouvelles aides et rabais fiscaux pour les entreprises. Il y en a pour des centaines de millions d’euros dans les années à venir. Pour l’État, la facture s’alourdit, d’autant que le premier ministre s’accroche à son slogan « Plus de net du salaire brut ». Il confirme ainsi la réforme fiscale avec l’introduction d’une classe unique d’impôt, ce qui devrait coûter près d’un milliard d’euros par an à l’État.
Et c’est là qu’apparaît l’éléphant dans la pièce : tout au long de son discours, Luc Frieden se garde bien de parler des finances publiques, qui se dégradent. La situation est certes loin d’être tragique, avec une prévision de déficit budgétaire de quelque 1,5 milliard d’euros en 2026 et un endettement contenu à 27 % du PIB. Le trou se creusera en l’absence de croissance. « La croissance est le fondement de notre niveau de vie. Or, ce moteur s’est enrayé ces dernières années », reconnaît le premier ministre. Mais il reste convaincu qu’il stimulera l’activité en simplifiant la vie et en baissant les impôts des entreprises.
Si les finances publiques passent à la trappe, il est impossible à Luc Frieden de faire l’impasse sur la crise du logement et ses effets délétères pour une grande partie de la population. La coalition actuelle n’a pas mieux réussi que les précédentes, et l’échec demeure patent. Pourtant, il est là aussi hors de question de dévier de la trajectoire. La priorité reste de « mobiliser tous les leviers pour encourager les nouvelles constructions dans le secteur privé et créer davantage de logements abordables dans le secteur public ». Le gouvernement continuera à déréglementer, à créer des incitatifs fiscaux et à vaguement encadrer les loyers. Après le succès des Defense Bonds, il lancera aussi des Housing Bonds pour financer la construction.
La santé est un autre sujet sensible, alors que les comptes de la sécu plongent dans le rouge et que les médecins ont rompu leur conventionnement avec la CNS. « Il n’y aura pas de déconventionnement sous cette législature. Nous ne voulons pas de médecine à deux classes. Les tarifs resteront uniformes et couvriront ce qui est nécessaire », soutient Luc Frieden, sans s’attarder sur ce qu’il qualifie de « nécessaire ». Il passe aussi sous silence le problème du financement de la caisse de maladie, dont le déficit devrait atteindre 125 millions d’euros cette année. Le deuxième éléphant dans la pièce…
Le capitaine manque de cap
Pendant près d’une heure et demie de discours, le premier ministre balaye des thèmes allant de l’éducation à la défense, en passant par l’environnement, la culture, la sécurité ou l’industrie. Le propos est ponctué de poncifs tels que « la pauvreté n’est pas un choix » ou « le logement est un droit ». Parfois, il apparaît hors sol, comme lorsqu’il dit travailler avec « l’ensemble des acteurs pour garantir que le logement reste abordable », alors que celui-ci ne l’est plus depuis belle lurette.
L’objectif de Luc Frieden est « clair » : « Le bien-être du pays et de ses habitants. Chacune de nos décisions vise à renforcer la paix et la liberté, la prospérité et la démocratie dans notre pays. » Voilà qui ne mange pas de pain, s’agissant d’une perspective assurément désirable. Manque la feuille de route claire pour y parvenir dans cet esprit de consensus que Luc Frieden appelle de ses vœux. C’est ballot, pour celui qui aime parfois à se présenter en capitaine du navire, celui qui fixe précisément le cap. Quant au mantra sur la nécessité d’agir « ensemble » face à l’adversité, l’opposition a douché ses ambitions dès le lendemain de son intervention, lors du traditionnel débat sur le discours, en le renvoyant – plus ou moins poliment – dans les cordes.

