Le woxx, 30 ans plus tard
 : Autres temps, autre voix

Regard sur un projet éditorial fondé comme média communautaire, qui a intégré le journalisme « sérieux », pour aujourd’hui revenir à ses origines. Les compétences engrangées en 30 ans aideront le woxx à réinventer un journalisme alternatif.

Courir après l’actu n’est pas une fin en soi. Mais la digitalisation permet également au journalisme alternatif de couvrir de plus près l’actualité. (Wikimedia/Kamil 
Mackiewicz, 1919/PD)

« Un journal de plus ? », c’était le titre de l’édito du numéro zéro du GréngeSpoun, l’ancêtre du woxx, en octobre 1988. Déjà à l’époque, la question de l’utilité d’une multiplicité de journaux se posait, surtout dans la mesure où ils se ressemblaient à maints égards. Et ce qui, pour la plupart d’entre eux, constituait le principal facteur de différenciation représentait en même temps un défaut commun : leur connivence avec un des partis politiques, à un point difficile à imaginer aujourd’hui.

Le woxx, un digital native

« Les Gréng Alternativ veulent-ils se doter de leur propre feuille de chou ? », ironisait l’édito. Plutôt que de sortir un journal supplémentaire, il s’agissait à l’époque de faire entendre des voix qu’on n’entendait pas dans les médias établis… et en particulier, tout de même, celles issues de la mouvance qui avait donné naissance au parti vert luxembourgeois. Priorité était donc donnée au message plutôt qu’à la forme. Ce qui, compte tenu du manque de moyens, a valu au GréngeSpoun l’appellation peu flatteuse de « journal scolaire » de la part du Feierkrop. C’était un peu méchant, certes, mais l’amateurisme du projet était indéniable. Amateurisme au sens littéral au début, au sens figuré par la suite, et finalement pas si différent de ce qui se faisait dans d’autres rédactions au Luxembourg dans les années 1990.

Mais pourquoi donc publier un journal ? Une question pertinente aujourd’hui autant qu’à l’époque, même si certains paramètres ont changé. « Le GréngeSpoun n’a pas vocation à être l’organe du parti », soulignait l’édito d’octobre 1988. Quitte à se démarquer du parti Gréng Alternativ, le journal comptait bien diffuser une information alternative. Car aux yeux du GréngeSpoun, qu’il s’agisse de la préservation des forêts, du vivre ensemble ou des relations avec le Tiers Monde, la presse établie taisait les infamies commises, voire transformait les réalités en leur contraire – des « fake news » avant la lettre. Face à cela, un journal alternatif se devait de publier les informations « dont les autres ne parlent pas ». Un principe qui, même si les choses ont évolué dans le bon sens, continue à guider le travail journalistique du woxx 30 ans plus tard.

Vive la révolution médiatique ?

Au fil des ans pourtant, professionnalisation aidant, le GréngeSpoun commença à soigner aussi la forme, que ce soit au niveau de la mise en page ou au niveau des articles. Avant même de changer de nom en 2000, il se présentait comme un journal « sérieux », avec des articles bien présentés et écrits dans un ton journalistique inspiré des grands médias étrangers – très loin de la compilation de courriers des lecteurs à laquelle il avait parfois ressemblé. L’idée était de continuer à fournir des contenus alternatifs, mais présentés d’une manière s’inspirant des pratiques de la presse de référence étrangère.

Démarche méritoire, qui a certainement permis de se défaire de l’image « feuille de chou verte », mais qui n’a pas conduit à une expansion fulgurante. Et alors que l’édito de 1988 évoquait le défi de s’affirmer sur le marché et misait sur la vente en kiosque, cette filière a été une grande source de frustration. La mondialisation de la diffusion des périodiques au Luxembourg aidant, les petits titres de la presse nationale sont devenus de moins en moins visibles en kiosque. La logique commerciale fait que si un titre n’est pas assez demandé, on l’enlève complètement de certains points de vente – un cercle vicieux qui nous a obligés à miser plutôt sur la diffusion par abonnement. Or, les kiosques sont l’endroit où l’on touche des lectrices et lecteurs nouvelles et nouveaux. La raréfaction des « petits journaux » en kiosque a aujourd’hui atteint un point où on pourrait y voir une trahison du principe de pluralisme, au nom duquel l’État dépense des millions d’euros d’aide à la presse imprimée.

Sans révolution digitale, ce journal n’existerait pas. Par révolution digitale, on entendait dans les années 1980 la PAO (publication assistée par ordinateur). Car oui, avant, les imprimeries travaillaient avec des caractères en plomb, puis avec des engins de photocomposition énormes et très chers. Le GréngeSpoun a au contraire été mis en page sur un Atari – un des premiers micro-ordinateurs à prix abordable de la fin des années 1980. Cette révolution-là concernait la production de journaux, mais depuis les années 2000, c’est leur diffusion qui a été révolutionnée par l’internet.

Le blog remplacera-t-il le journal ? Par le passé, pour toucher le grand public, il fallait passer par les médias établis, imprimés ou audiovisuels. Mais depuis une vingtaine d’années, une personne qui a du talent, ou s’imagine en avoir, peut tenter sa chance sur le web. Le coût de publication est quasiment nul, le « kiosque » en ligne ne met pas d’obstacles à la diffusion proprement dite de contenus. C’est ce qui a conduit à la profusion de blogs spécialisés, souvent écrits par des expert-e-s, et qui délivrent des informations dignes des meilleures publications imprimées.

Foto: Pixabay/Pexels/CC0

Réinventer le journalisme

D’autres bouleversements ont également ébranlé la manière des gens de s’informer. Dès les débuts de l’internet, une culture de l’échange s’est développée dans les forums, et s’est désormais démocratisée au niveau des médias sociaux. Et alors qu’auparavant on lisait son journal le matin et on palabrait sur les forums le soir, désormais on est « always online », avec un écran à portée de main qui permet, selon ses besoins et envies, d’accéder aux contenus en ligne.

Oui, la radio était une sorte de précurseur de l’« always online », mais justement : désormais les fonctions et les supports s’entremêlent. Les radios et les télés ont des sites web avec des articles et archives, tandis que les journaux produisent des podcasts – comme le fait le woxx depuis cette année (voir woxx.lu/category/podcast). Au bout de 30 ans de révolution digitale, les distinctions entre médias qu’enseignaient les manuels de journalisme sont obsolètes, et il ne reste plus que le concept de base : faire circuler informations, analyses et opinions.

Au bout de 30 ans d’évolution du woxx, nous nous engageons à fond dans ces nouveaux défis, notre « troisième révolution » est en cours, comme nous l’avions expliqué dans le numéro 1465. Pionniers de la presse en ligne, nous avons dès 2000 rendu accessibles nos articles à un rythme hebdomadaire. Peu à peu, des articles « web exclusive » se sont ajoutés, nous permettant de compléter les articles sur papier ou de rendre compte de l’actualité ou des réactions des lectrices et lecteurs. Notre site a été refait plusieurs fois, l’agenda a récemment été réorganisé, et nous avons renforcé notre présence sur les médias sociaux.

Entre l’enthousiasme de maîtriser et de mettre à profit ces nouvelles possibilités et la fragilité due au manque de moyens, nous avons avancé pas à pas. Désormais l’aide à la presse digitale nous aidera à faire encore mieux sur le plan qualitatif et quantitatif (voir l’édito dans le woxx 1499). L’idée étant d’avoir les contenus les plus utiles possible pour notre public. Les médias sociaux représentent un moyen important pour interagir avec nos lectrices et lecteurs, mais aussi pour en gagner de nouvelles et nouveaux. Quant à ceux et celles qui consultent le woxx en priorité sur papier, nous tentons de les convaincre que cela vaut la peine d’aller voir aussi sur notre site. Pour cela, nous incluons régulièrement dans notre édition imprimée des « short links » du type « woxx.eu/XXXX » permettant d’accéder directement à des articles en ligne.

Retour aux origines – en mieux !

Mensuel, c’était le rythme de parution du GréngeSpoun à ses débuts. Il est ensuite devenu quinzomadaire pour finir hebdomadaire à partir de mars 1991. Et le « woxx online » ? Par la nature des choses, c’est un média « 24/7 », susceptible de diffuser des informations à tout instant. Et effectivement, sur certains événements, nous avons déjà expérimenté les possibilités d’une diffusion en direct. Bien entendu, courir après l’actualité n’est pas la vocation première d’un média alternatif. L’idée est plutôt que notre volet web permette de nous libérer du carcan du rythme de parution sur papier. Rendre compte des jeudis soir à la Chambre ou des congrès de parti qui ont lieu le week-end au plus près de l’actualité, voilà comment le « woxx online » peut être complémentaire du woxx hebdomadaire.

« Une grande faiblesse de la mouvance vert-alternative a été jusqu’ici le manque de débat d’idées. » Le constat dressé dans l’édito de 1988 s’applique sans doute encore aujourd’hui à la nébuleuse progressiste écologique qui peine à avancer conjointement. Le woxx voudrait mettre à profit les nouvelles possibilités technologiques afin de faciliter l’échange d’informations et d’idées. Pour jouer ce rôle de média communautaire, nous allons intensifier notre collaboration avec des partenaires du monde associatif et d’autres médias alternatifs.

Ce n’est pas pour autant que nous renierons l’héritage du journalisme sérieux. Certes, de nombreux expert-e-s doutent qu’à l’avenir, mis à part quelques publications internationales, ce type de journalisme très coûteux à mettre en œuvre soit économiquement viable. Mais les standards traditionnels en matière de fiabilité des informations et de lisibilité des articles restent un repère important pour notre travail.

C’est en cela que le média communautaire, doté de journalistes professionnel-le-s, se distinguera à l’avenir des blogs, des groupes de discussion et des portails alternatifs : le sérieux et la déontologie sont indispensables pour surnager dans la mare de surinformation digitale. Une qualité qui coûte de l’argent, et qui nous pousse aussi à asseoir notre financement beaucoup plus sur la solidarité de celles et ceux qui consultent et utilisent notre site. Dans ce domaine, comme dans d’autres, nous aurons à en dire plus dans le courant des prochains mois.


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