#OpenLux : Los Differdangeles

L’argent criminel n’est pas toujours là où on le suppose : c’est ce qui ressort d’une enquête commune du woxx avec ses partenaires sur les réseaux de la ’Ndrangheta dans le sud du pays.

En matière de pratiques douteuses, Differdange a plus à montrer que l’abri de jardin de son ancien bourgmestre. (Photo : woxx)

« Le mafieux qui laisse inscrire son vrai nom dans un registre public est le mafieux le plus stupide du monde » : telle a été la réaction du député ADR Roy Reding aux enquêtes OpenLux. Pas sûr que S.R., mafieux italien arrêté au Luxembourg en 2019, apprécie cette sortie. Car son nom se trouve bien dans le registre RCS, dans les données d’une sàrl sise à Differdange, pour laquelle il a figuré en tant qu’administrateur/gérant en 2019 – jusqu’à son arrestation spectaculaire.

La police italienne est tombée sur S.R. et sa localisation luxembourgeoise au détour d’une écoute téléphonique, qui a eu lieu dans le cadre d’une autre opération, centrée sur le Canada. Car c’est dans le nord de l’Amérique que s’est installée une partie de la structure de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise réputée contrôler une grande partie du marché mondial de la cocaïne. Et R. n’est pas un inconnu dans ce monde. Son père, R. R., est en prison en Italie depuis 2010, détenu sous le régime carcéral dur 41bis – fait sur mesure pour les mafieux et les terroristes. Toute une panoplie de mesures restrictives lui sont appliquées, y compris des contacts réduits entre prisonniers et avec l’extérieur.

Du Canada au Minett

Avant d’aller derrière les barreaux, il aurait introduit son fils S., né en 1989, dans l’organisation. Selon les investigateurs de la police italienne, le fils aurait monté un business de prêts sous la houlette du père. Après l’incarcération de ce dernier, S. aurait pris sa relève et gravi rapidement les échelons de l’organisation. Et cela non en Calabre – près de Siderno et Mammola, les villes d’où viennent les clans −, mais au Canada. D’après les enquêteurs, il aurait même accédé au rang de « trequartino » − ce qui pour la ’Ndrangheta est presque le top.

Quand la police italienne a eu vent du fait que le jeune R. s’était déplacé au Luxembourg à travers l’opération « Canadian Connection 2 », destinée à trouver les chefs de réseaux au Canada, elle savait quelles qualités le Luxembourg représente pour la mafia : « La ’Ndrangheta perçoit le Luxembourg comme un endroit intéressant pour investir et blanchir du capital, précisément parce que dans ce pays, le système financier est connu pour sa discrétion, ce qui attire ceux qui ont besoin de cacher de l’argent illicite et des fonds douteux », a indiqué un procureur antimafia calabrais à IrpiMedia*. Et en effet, il est notoire qu’un groupe du clan de Siderno, le clan de Mammola, s’est choisi le Benelux comme destination discrète, comme base arrière et pouponnière de « talents ».

Même si la police a pu mettre très vite le grappin sur S. R. en 2019, elle n’a jamais pu déterminer ce qu’il fabriquait ici – selon le témoignage d’un des policiers qui a mené l’opération canadienne. En même temps, selon l’experte de la mafia Anna Sergi, de l’université d’Essex, « il est apparu à travers des investigations en Allemagne, Belgique et spécialement aux Pays-Bas que le Luxembourg est un territoire de transit tant pour les individus appartenant à la mafia que pour leurs activités et leur argent ».

En croisant les données OpenLux avec celles contenues dans les réseaux sociaux, nous avons pu identifier 17 familles originaires de Mammola – dont certaines sont effectivement dans le business de la restauration.

S. R. ne s’est pas avancé en terre inconnue

Être originaire de Mammola ne fait pas de vous automatiquement un criminel, mais « c’est un petit village sans opportunités pour les jeunes, qui peuvent aisément être attirés par la possibilité de partir et de monter un business à l’étranger sur ordre et grâce à de l’argent de la ’Ndrangeta », poursuit Anna Sergi.

Et en effet, les sociétés que nous avons pu analyser montrent que S. R. ne s’est pas avancé en terre inconnue et qu’il n’était pas seul. Il trouve à Differdange un accueil chaleureux dans une société appelée « I Bronzi », laquelle le liste comme administrateur début 2019. Les deux jeunes ayant fondé la société disparaissent alors du registre RCS, tandis que R. et deux associés originaires de Siderno s’y installent. Alors que techniquement la société était dormante, les acolytes ouvrent très vite un bar de sports qui sert des spécialités italiennes à Differdange – comme en témoignent des photos avec R. trouvées sur les réseaux sociaux.

Certes, ce dernier a été très vite radié du registre après son arrestation. Après son transfert en Italie, il est aujourd’hui libre en attente de son procès, et son avocat nie évidemment toute activité mafieuse de son client au Luxembourg. N’empêche qu’en avançant dans l’enquête, un schéma récurrent se dessine derrière toutes les sociétés analysées : fondées avec peu de capital, elles disparaissent aussi vite qu’elles réapparaissent après. Nous avons pu identifier plusieurs sociétés avec des mouvements suspects, qui grâce au peu de revenus qu’elles génèrent n’ont pas besoin de se faire auditer comme les grosses soparfis.

Comme l’a exprimé un des investigateurs italiens à l’équipe : « Nous sommes parfaitement au courant des jeunes dans leur vingtaine ou trentaine qui ont récemment déménagé au Luxembourg. Sûrement pas avec de l’argent de poche, vu la pauvreté en Calabre. Nous voyons clairement des jeunes provenant d’environnements de la ’Ndrangheta qui sont envoyés là-haut pour investir des sommes provenant de l’activité typique de la ’Ndrangheta, le trafic de drogue au plus haut niveau. »

* Tous les policiers, investigateurs et procureurs se sont exprimés sous couvert d’anonymat, pour des raisons évidentes. Une version plus longue de cette enquête est en ligne sur le site d’IrpiMedia (en italien).

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