Philippe Lançon : Le lambeau

von | 09.05.2018

Gravement blessé lors de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le critique littéraire Philippe Lançon est le dernier en date des survivants à narrer son lent retour à la vie.

Quand, dans l’immédiat après-attentat, Philippe Lançon se demande s’il est mort ou vivant, il n’arrive plus à parler. Et il ne parlera plus pendant longtemps : sa mâchoire a été déchiquetée par une balle de kalachnikov tirée par les frères Kouachi, qui venaient de fusiller la majorité de la rédaction de l’hebdomadaire satirique aux cris d’« Allahou akbar ! ».

Prenant l’attentat comme point de départ, Lançon raconte dans « Le lambeau » comment cette césure a provoqué en lui une métamorphose – non planifiée et non voulue – de sa vie et de celle de ses proches. Les voyeurs, celles et ceux, qui auraient attendu des révélations de détails de ce qui s’est passé rue Nicolas Appert en cette matinée froide d’hiver seront déçus. Lançon livre bien son témoignage, mais il n’y va pas directement. Son écriture est tout en méandres et s’arrête sur des détails insignifiants parfois pour changer son cours, pour dériver en quelque sorte de l’attentat. D’autant plus que la mémoire de Lançon est, traumatisme oblige, parfois fautive, comme il le raconte dans sa correspondance avec d’autres survivants.

L’essentiel du livre tourne autour de la longue guérison entamée par l’auteur. Des douleurs chroniques intenables aux problèmes de couple avec sa petite amie Gabriela, en passant par la greffe de son péroné pour remplacer sa mâchoire réduite en bouillie par les fous de leur dieu, tout se passe dans un cocon dans lequel l’auteur s’est installé. Nous suivons Lançon qui doit se reconstituer de nouvelles routines, de nouvelles habitudes et qui ne peut plus accéder à l’homme qu’il était avant l’attentat. C’est un homme livré au puzzle de sa vie qui se confie sur ses lectures (« La Montagne magique » de Thomas Mann en fait logiquement partie), ses écoutes et ses préoccupations.

Le monde extérieur n’existe plus vraiment pour Lançon, et les grandes manifestations de solidarité ne le touchent qu’à peine. Les discussions politiques déclenchées par l’attentat le laissent aussi de marbre, tout comme les pensées de revanche. C’est un changement permanent entre un passé brisé, un présent qui pèse et un avenir difficilement imaginable qui rend la vie dans le cocon difficile à vivre.

Finalement, « Le lambeau » est aussi l’histoire d’une renaissance par l’écriture, un livre qui a dû être écrit et qui parfois donne l’impression de s’être écrit par lui-même, tellement la légèreté du style contraste avec l’histoire horrible qu’il raconte.

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