Protection des données : Effets pervers

von | 30.03.2020

Le rĂšglement gĂ©nĂ©ral sur la protection des donnĂ©es (RGPD), directive europĂ©enne, entrĂ©e en vigueur en 2018, Ă©tait censĂ© protĂ©ger les citoyen-ne-s contre les multinationales trop invasives. Une Ă©tude de la ConfĂ©dĂ©ration europĂ©enne des syndicats (ETUC) prouve qu’elle sert aussi Ă  empĂȘcher le travail syndical.

Bloquer les syndicats – ce n’est pas comme ça que la protection des donnĂ©es Ă©tait censĂ©e fonctionner. (© pexels – Mohammed)

Pas facile d’évoquer le RGPD sans s’entendre rĂ©pondre par un soupir agacĂ©. Ce rĂšglement europĂ©en, qui donc n’est pas transposĂ© en droit national mais vaut sur tout le territoire de l’Union, a compliquĂ© la vie de toutes les institutions, associations et administrations. C’est qu’elle opĂšre un renversement des responsabilitĂ©s : dĂ©sormais, c’est Ă  ces actrices qu’il appartient de contrĂŽler qu’elles sont en rĂšgle avec le texte de la directive – sanctions Ă©ventuelles des commissions de protection des donnĂ©es Ă  l’appui. Chacun-e se rappelle encore la vague de courriers Ă©lectroniques reçus il y a deux ans, oĂč chaque newsletter devait ĂȘtre contresignĂ©e d’un assentiment prouvant que le stockage de l’adresse Ă©lectronique Ă©tait autorisĂ© par son ou sa propriĂ©taire.

Mais ce qui a Ă©tĂ© Ă  l’époque un dĂ©sagrĂ©ment pour les associations et entreprises peut se rĂ©vĂ©ler un vrai casse-tĂȘte dans d’autres domaines. Surtout quand on se trouve confrontĂ© Ă  un mĂ©susage intentionnel de la directive de la part du patronat. C’est l’expĂ©rience que vivent les syndicats europĂ©ens, comme l’ETUC le met en avant dans son Ă©tude, basĂ©e sur des questionnaires envoyĂ©s Ă  ses partenaires – tout de mĂȘme 90  syndicats nationaux dans 38 pays, plus 10 fĂ©dĂ©rations syndicales nationales.

Le travail syndical ne peut se faire que sur base d’informations collectĂ©es par les reprĂ©sentant-e-s du personnel dans les entreprises, et quand l’accĂšs Ă  celles-ci est bloquĂ© par une directive europĂ©enne, ce sont les droits des travailleuses et travailleurs qui en pĂątissent.

Selon Esther Lynch, la secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale adjointe de l’ETUC, l’implĂ©mentation du RGPD produit des effets pervers. Jointe par le woxx, elle s’explique : « À la base, le RGPD Ă©tait supposĂ© protĂ©ger les individus contre le ‘big business’. Mais la mise en pratique de la directive ne fonctionne pas ainsi. Nous sommes de plus en plus frustrĂ©-e-s par la situation – d’oĂč aussi l’initiative de prendre le pouls chez nos partenaires. »

Selon elle, « de mauvais patrons bloquent le travail des syndicats en se rĂ©fĂ©rant au RGPD. Ils l’utilisent pour bloquer l’accĂšs des syndicalistes et des reprĂ©sentant-e-s du personnel Ă  des informations vitales pour leur fonction. » Lynch donne quelques exemples concrets : par exemple, les tableaux d’information ont disparu des cantines ou lieux de rĂ©union dans les grandes entreprises. Cela peut paraĂźtre anodin, mais c’est par ces tableaux aussi que le travail syndical s’organise en gĂ©nĂ©ral.

Contacts coupés entre syndicats et force de travail.

« Ces tableaux de bord et d’information sont dĂ©sormais digitalisĂ©s et contrĂŽlĂ©s par le patronat – de façon Ă  ce que les syndicats n’y aient plus accĂšs. C’est pourquoi de plus en plus de collĂšgues syndicalistes se retrouvent dans l’impossibilitĂ© d’organiser des rĂ©unions avec les salariĂ©-e-s. C’est un moyen pour couper le contact entre syndicats et force de travail. »

Ce qui agace Lynch et ses collĂšgues, c’est le fait que cette utilisation du RGPD n’a aucune raison d’ĂȘtre. Pour une directive qui a Ă©tĂ© mise en Ɠuvre afin de mieux protĂ©ger les citoyen-ne-s, les empĂȘcher de pouvoir utiliser leurs droits syndicaux est en effet un abus. « Dans la plupart des cas que nous avons pu voir, la directive Ă©tait mise en avant sans raison apparente », commente la secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale adjointe de l’ETUC.

Ces abus de la protection des donnĂ©es peuvent aussi provoquer des situations dangereuses pour les travailleuses et travailleurs, surtout si leur entreprise manipule des composants chimiques ou autres matĂ©riaux potentiellement dangereux : « RĂ©unir des informations sur les maladies au travail fait partie du devoir de chaque syndicat », explique Lynch. « Dans de nombreux cas par le passĂ©, des syndicalistes ont pu attirer l’attention sur des problĂšmes dans des entreprises en identifiant des ensembles de personnes souffrant des mĂȘmes symptĂŽmes de maladie. Avec le RGPD, cette pratique est devenue totalement impossible. » Bref, si on laisse au patronat le soin de l’interprĂ©tation de la directive, il y aura mĂȘme des risques de santĂ© publique.

Parmi les partenaires europĂ©ens qui ont rĂ©pondu au questionnaire de l’ETUC, un seul a envoyĂ© un Ă©cho positif. Et, une fois n’est pas coutume, ce dernier provient de la Pologne. En effet, le prĂ©sident du « Personal Data Protection Office » de ce pays a dĂ©cidĂ© en aoĂ»t 2019 d’obliger un des plus gros employeurs du pays Ă  transmettre aux syndicats les informations qu’ils avaient demandĂ©es. Il a aussi prĂ©cisĂ© que ces transmissions seraient en accord avec le RGPD. Pour l’instant, le patron polonais est allĂ© en appel devant la Haute Cour administrative de Pologne, donc rien n’est gagnĂ© – mais au moins sait-on maintenant qu’il est possible pour les instances de protection des donnĂ©es d’intervenir dans le bon sens de l’interprĂ©tation de la directive.

La mauvaise interprétation du RGPD peut provoquer des risques de santé publique.

Au Luxembourg, les Ă©chos sont similaires. Pour la Chambre des salariĂ©-e-s, qui a rĂ©pondu au questionnaire de l’ETUC, il apparaĂźt clairement que « la protection des donnĂ©es est souvent utilisĂ©e comme un prĂ©texte de la part de l’employeur pour retenir des informations qui seraient nĂ©cessaires pour les reprĂ©sentants du personnel dans le cadre de l’exercice de leurs devoirs », peut-on lire dans le dossier de presse de la confĂ©dĂ©ration europĂ©enne.

Ce que confirme aussi Michel Di Felice, conseiller de direction de la CSL, au woxx : « C’est un fait que nos dĂ©lĂ©guĂ©-e-s ont des problĂšmes avec le RGPD, parce qu’il les bloque dans leur travail », confirme-t-il. « Qui a les informations a le pouvoir, et le patronat ne veut plus partager celles-ci. Le problĂšme, c’est que la seule autoritĂ© qui pourrait s’impliquer est la CNPD – qui me semble dĂ©passĂ©e et en sous-effectif pour vraiment jouer un rĂŽle Ă  la hauteur de la situation. » Mais selon lui, ce n’est pas uniquement le patronat qui se cache derriĂšre le RGPD, mais aussi de plus en plus d’administrations : « L’Adem ou la Caisse nationale de santĂ© aussi utilisent la directive pour ne pas communiquer certaines donnĂ©es, qui pourtant peuvent ĂȘtre essentielles dans notre travail. Juste pour vous dire Ă  quel point ce rĂšglement est devenu une arme Ă  double tranchant. La protection des donnĂ©es est contre-productive quand elle ne sert pas l’intĂ©rĂȘt public. »

Sur ce point, Di Felice est rejoint par sa collÚgue Esther Lynch, qui pense aussi que la protection des données ne doit pas servir à bloquer les droits citoyens.

Pour sortir de cette impasse, l’ETUC a d’ailleurs pris l’initiative : « C’est l’Union europĂ©enne qui a créé cette incertitude RGPD, utilisĂ©e par les puissant-e-s contre les pauvres. Et c’est Ă  celle de trouver une solution. » Et comme le veut le hasard des choses, le commissaire europĂ©en chargĂ© de ce dossier est le Luxembourgeois Nicolas Schmit. Il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© approchĂ© par l’ETUC sur ce point et Esther Lynch s’attend Ă  un feedback de sa part en mai. Entre-temps, elle appelle aussi les organisations de dĂ©fense des droits humains Ă  s’intĂ©resser Ă  ces questions – car si les syndicats ne peuvent plus faire leur travail, c’est toute une rĂ©action en chaĂźne qui pourrait ĂȘtre provoquĂ©e.

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