Sur les planches : Never Vera Blue

von | 17.01.2023

Le Théùtre ouvert Luxembourg entame l’annĂ©e 2023 avec une piĂšce forte sur les violences psychologiques, oĂč le pouvoir des mots rĂ©vĂšle son double tranchant.

Sur scùne, l’enfermement mental de la narratrice est palpable. (Photos : Antoine de Saint Phalle)

On ne sait pas vraiment Ă  qui s’adresse la narratrice de « Never Vera Blue ». À la police, aux services sociaux, Ă  nous Ă  travers le « quatriĂšme mur » du théùtre, Ă  elle-mĂȘme ? Et si elle s’adresse Ă  elle-mĂȘme, est-ce, comme elle l’a entendu, le dĂ©but de la folie ? Il faut un temps avant de relier les diffĂ©rents fils narratifs de son histoire, tressĂ©s de façon complexe par Alexandra Wood. Perdue d’abord dans ce qui se rĂ©vĂ©lera un estomac, elle mĂ©lange dans son monologue une revisite du « Petit Chaperon rouge » et le rĂ©cit symbolique d’un soldat dans un tunnel, pour en venir au prĂ©sent, lĂ  oĂč elle subit l’emprise psychologique de son mari. Il y a cependant un point commun Ă  ces rĂ©cits : mĂȘme si l’on sait que quelque chose ne va pas (comment ne pas voir les grandes oreilles du loup, par exemple ?), on tombe dans le piĂšge. Celui oĂč le pĂšre de ses deux filles l’a enfermĂ©e − dans le sens littĂ©ral du terme, en outre. Elle se retrouve ainsi dehors sans pouvoir entrer chez elle, tout comme elle se fait enfermer Ă  l’intĂ©rieur avant une rĂ©union de travail cruciale.

Le texte de la dramaturge britannique mĂ©lange les souvenirs et les allĂ©gories, rĂ©vĂ©lant au fur et Ă  mesure le carcan dans lequel sa protagoniste se trouve relĂ©guĂ©e. Les mots y pĂšsent de tout leur poids et de toute leur force de persuasion perverse de la part du mari, lorsque les dialogues sont citĂ©s. MĂȘlant cajoleries et reproches, niant l’évidence de sa violence verbale et psychologique, l’homme parvient ainsi Ă  assujettir, Ă  dominer la vie commune. D’autant qu’il est, bien entendu, charmant en sociĂ©tĂ©. Les mots sont les outils de cette manipulation constante ; mais, Ă  l’inverse, ils tĂ©moignent Ă©galement de celle-ci sur scĂšne.

On imagine les choix cornĂ©liens de la traductrice Sarah Vermande pour transposer en français cette Ă©pĂ©e Ă  double tranchant. DĂ©fi bien relevĂ© : les scĂšnes oĂč la parole devient une arme sont criantes de vĂ©ritĂ©. Du texte, on regrettera peut-ĂȘtre que l’onirisme introduit par Alexandra Wood avec les plantes de la narratrice (Never, Vera et Blue, Ă  l’origine du titre), qu’elle cajole et avec qui elle pense communiquer, soit finalement plutĂŽt restreint par rapport aux scĂšnes rĂ©alistes, qui se taillent au fil de la piĂšce la part du lion. Un petit dĂ©sĂ©quilibre qui ne saurait entacher la terrible marche vers l’accident de trop.

Parler aux plantes, un acte de guérison ?

Le dĂ©tournement cognitif Ă  l’Ɠuvre

Pour sa mise en scĂšne, Aude-Laurence Biver, assistĂ©e de Jillian Camarda et que Christian Klein seconde Ă  la scĂ©nographie, choisit de plonger le public dĂšs le dĂ©but dans les affres du doute. Le plateau se prĂ©sente sans autre lumiĂšre que celle de la lampe de poche de la comĂ©dienne. Le spectacle deviendra dĂšs lors une sortie progressive de l’obscuritĂ©. Tout comme la manipulation mentale alterne le chaud et le froid, il y aura bien Ă©videmment des retombĂ©es dĂ©courageantes dans cet estomac qui accueille la protagoniste, mais aussi des Ă©pisodes ou les flashs de vĂ©hicules d’intervention montreront que le noir n’est pas une fatalitĂ©. Les lumiĂšres de Manu Nourdin revĂȘtent par consĂ©quent une importance capitale, tandis que la musique de Benjamin Zana seconde avec habiletĂ© l’ambiance installĂ©e.

La comĂ©dienne manƓuvre sur le plateau des cadres lumineux qui l’enferment, l’empĂȘchent de projeter sa voix
 mais peuvent au contraire amplifier celle-ci selon leur positionnement. Une autre maniĂšre de montrer les montagnes russes du « dĂ©tournement cognitif » Ă  l’Ɠuvre dans l’attitude toxique du mari. La symbolique est plutĂŽt appuyĂ©e, mais servie avec beaucoup d’empathie. En effet, l’équipe a, pour prĂ©parer cette production, effectuĂ© des recherches sur le sujet avec le Planning familial et le CID Fraen an Gender. Tout comme l’autrice a travaillĂ© avec des femmes victimes de violences domestiques pour l’écriture de sa piĂšce.

Émeline Touron, seule en scĂšne pendant plus d’une heure, offre une incarnation puissante pour un texte qu’on imagine dĂ©licat Ă  mĂ©moriser et Ă  jouer, tant l’ascenseur Ă©motionnel dans lequel il emporte est rapide. Elle sait se faire fragile, prostrĂ©e, mais aussi tout Ă  fait crĂ©dible, modulant sa voix, dans les sĂ©quences de violence psychologique. Son Ă©nergie et sa prĂ©sence reprĂ©sentent en fait une sorte de remĂšde Ă  la noirceur du propos. Si l’on n’est pas happĂ© par la sinistrose devant ce qu’il faut bien qualifier de torture − de la violence mentale Ă  la violence physique, il n’y a qu’un pas, qui sera franchi −, c’est grĂące Ă  son interprĂ©tation habitĂ©e. Car l’écriture d’Alexandra Wood ne nous gratifie pas de beaucoup de soupapes de relĂąchement. Le sujet est trop important et trop sombre pour y introduire de l’humour. Pourtant, dans son fauteuil, on ressent la fascination de la souris pour le chat.

Au TOL, encore les 19, 20, 21, 25, 26, 27 janvier, 2 et 3 février à 20h ainsi que le 29 janvier à 17h.

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