Théâtre
 : Euros, je vous aime


« Love & Money » au Centaure, c’est une immense gifle que se voit assener le spectateur médusé. Car, dans l’histoire de ce couple qui sombre sous les coups de boutoir de l’argent roi, il y a forcément un peu de la nôtre.

 Un amour « flouzé » à mort : Luc Schiltz et  Larisa Faber dans « Love & Money ». (Photo : Bohumil Kostohryz)

Un amour « flouzé » à mort : Luc Schiltz et
Larisa Faber dans « Love & Money ». (Photo : Bohumil Kostohryz)

Alors que David essaie une voiture de luxe qu’il n’aurait de toute façon pas pu se payer, sa femme Jess tente de se suicider tant elle souffre de se voir rongée par la manie des achats compulsifs. Sur la tombe de leur fille, les parents de Jess ne peuvent refréner leur jalousie devant le luxe exhibé par un monument funéraire voisin. L’argent encore… D’ailleurs, Val, l’ex-petite amie de David, à qui il vient quémander un poste plus lucratif dans la vente pour éponger les dettes du ménage, sait parfaitement que c’est l’argent qui mène le monde. Pas l’amour.

Et pourtant, tout avait bien commencé. Mais voilà, le dramaturge britannique Dennis Kelly n’a pas l’intention de nous laisser le moindre espoir dans une société percluse de dettes. Alors il raconte l’histoire à rebours : on attaque par la tragédie de la mort de Jess, on passe par la lente désagrégation du couple avant de terminer par le commencement, une demande en mariage qui en devient presque anecdotique d’ironie. Histoire de couper court à tout optimisme malvenu du spectateur.

Kelly pratique une écriture rageuse et précise. Il n’évite pas les mots crus, mais n’essaie pas non plus de faire genre en les plaçant à tout bout de champ. Sa pièce, à l’instar de sa narration à l’envers, est réglée comme un papier à musique sur lequel se déroulerait la partition inexorable du pourrissement de l’humain par l’argent. Rien de moralisateur dans les dialogues : seul affleure le constat implacable du pouvoir souverain des pièces et des billets sur nos vies de pantins supposés. Même si, rappelle-t-il par le truchement de Jess, l’univers existe par le plus grand des hasards (une constante gravitationnelle dont la valeur permet opportunément d’éviter le chaos), ce qui devrait relativiser l’attrait de la richesse. Mais non : du fric, on en veut toujours. Kelly pousse même le vice jusqu’à faire transformer certains personnages en un chœur antique qui met au jour sadiquement les pensées secrètes du spectateur. Pas de doute, le monsieur a du talent et une sacrée plume.

Pris dans cette toile inextricable, les personnages se débattent bien un peu avant de céder tout à fait. Les acteurs leur donnent toute l’énergie dont ils disposent pour les personnifier. La plupart ont deux rôles et montrent ainsi l’étendue de leur palette de jeu – mais Larisa Faber et Luc Schiltz, qui ne cumulent pas, n’en sont pas moins excellents.

Au fil des scènes, les comédiens espèrent puis désespèrent, chuchotent puis crient, cachent leurs intentions puis les exposent au grand jour. Ils évoluent dans un décor sobre où chaque déplacement fait office d’accessoire. Myriam Muller dirige le tout avec brio. Servie par les belles lumières de Philippe Lacombe, elle annexe les espaces qui environnent la petite scène pour prendre encore plus le spectateur dans les rets de cette pièce qu’on aimerait entendre comme une fiction, mais qui n’est que le reflet de ce que le néolibéralisme a fait à nos âmes.

On ressort forcément groggy de « Love & Money », parce que Dennis Kelly ose y faire dire ce qu’on s’interdit parfois de penser. Mais cette expérience de théâtre « in-yer-face », ce genre londonien dont l’auteur est un des représentants les plus en vue, constitue un joli coup du Centaure. Car les plus aventureux (ou les plus pervers) pourraient y voir certaines métaphores bien en phase avec notre grand-duché… Mais chut ! Dans les coffres ou ailleurs, l’argent travaille.

Au Théâtre du Centaure, les 29 mai, 
2 et 5 juin à 18h30 ainsi que les 31 mai, 
1er, 3 et 4 juin à 20 heures. 
Également fin mai au Kulturhaus Niederanven et en octobre au Théâtre municipal d’Esch-sur-Alzette.

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