Théâtre : Trois dans une tête

Au TOL, enfin de retour dans sa salle de la route de Thionville, Véronique Fauconnet monte « Le 20 novembre », sur la tragédie du lycée d’Emsdetten en 2006. Une mise en scène et une interprétation fouillées qui transcendent le texte de Lars Nóren.

Un monologue… où deux comédiens et une comédienne se répondent tour à tour. (Photo : Bohumil Kostohryz)

Il y a d’abord le plaisir de retrouver la salle du Théâtre ouvert Luxembourg, après vingt mois de productions décentralisées pour cause de pandémie. Y pénétrer s’apparente un peu à une renaissance, celle du théâtre intime dans un endroit où la proximité avec la scène crée un lien fort. Et cette production particulière gagne d’ailleurs à être jouée ici précisément… mais n’anticipons pas.

Il y a ensuite une déception. De Lars Nóren, figure majeure du théâtre contemporain (décédé en début d’année de la Covid-19), on attendait un texte plus mordant, plus ardent. Après tout, la tragédie survenue le 20 ­novembre 2006 au lycée ­d’Emsdetten, qui a vu un ancien élève ouvrir le feu dans l’établissement et blesser plusieurs personnes avant de se suicider, était un point de départ glaçant mais excellent.

S’inspirant directement du journal du jeune homme, le dramaturge suédois colle un peu trop aux mots qu’il y découvre, servant des réflexions sur la mort et l’injustice de la société qu’on connaît déjà dans la bouche d’un adolescent ou jeune adulte. S’y ajoutent des répétitions de ces mêmes réflexions, qui, combinées au peu de détail que l’on obtiendra sur les circonstances de maltraitances scolaires, donnent l’impression de tourner en rond. On pourra objecter que, justement, ces réflexions en circuit fermé ont généré le passage à l’acte – il n’en reste pas moins que rarement le texte va au-delà de la dénonciation rabâchée et sommaire d’une société mortifère.

Il y a enfin la bonne surprise : de ce texte un peu décevant, Véronique ­Fauconnet tire un spectacle très efficace. À cet effet, elle convoque trois voix au lieu d’une seule − la pièce est un monologue. Aude-Laurence Biver, Mika Bouchet-Virette (pour sa première apparition professionnelle) et Jérôme Varanfrain se partagent le plateau dans un ballet complexe réglé par la metteuse en scène et le scénographe Marco Godinho, apportant un surcroît d’intérêt grâce à la présence physique et à la diversité des trois personnes qui arpentent la salle… même si elles incarnent une unique parole.

C’est aussi dans la proximité avec le public que se joue la réussite du spectacle : oui, c’est dans cette salle et pas dans un centre culturel plus grand où la scène serait plus distante qu’il devait se monter. Lorsque comédiens et comédienne apostrophent le public, d’abord réticent à répondre puis se libérant peu à peu, se crée une complicité qui exacerbe la culpabilité des spectatrices et spectateurs. Cette tragédie d’un jeune homme mal dans sa peau, qui va commettre un acte condamnable aux yeux de la majorité, nous y participons inconsciemment en vivant nos vies sans trop y réfléchir dans une société qui préfère rejeter la différence. Le malaise s’installe alors, que le texte seul aurait eu du mal à véhiculer ; on se prend à remuer en tête tous les arguments auxquels comédienne et comédiens coupent court dans leur interaction avec le public.

Il y a à la fin cette conviction que, si une représentation théâtrale se base d’abord sur un texte, c’est la façon dont on lui donne vie qui emportera finalement − ou pas − l’adhésion. « Le 20 novembre » au TOL en est la preuve, grâce à un travail minutieux de mise en scène et une interprétation engagée.

Au Théâtre ouvert Luxembourg, les 15, 16, 23, 27, 28 et 29 octobre à 20h ainsi que
 le 24 octobre à 17h.

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