FREEPORT: Accueillir l’art

« Les collectionneurs et investisseurs ne trouveront pas de meilleur endroit pour entreposer, montrer et échanger leurs oeuvres d’art et biens de valeur en toute sécurité », assure la direction. Qu’en pensent les oeuvres ?

Entrée du « Free »-port. La liberté promise n’est pas celle que vous croyez.

J’ai été luxembourgeoise pendant 17 ans. Non, je ne dévoilerai pas mon âge, c’est là le privilège des dames. Sans vouloir me vanter, à l’époque, j’ai eu pas mal de succès. En me déballant, un des ouvriers a même dit à son collègue que j’avais « le plus joli sourire qui soit ». C’est désormais loin, tout ça. Tant de choses ont changé. En cette fin d’année 2031, je vous quitte. Sans regret.

Bientôt, je quitterai le Freeport de Luxembourg, je traverserai à nouveau sas et salles, sous le regard des vigiles et des douaniers, comme à mon arrivée. Reconnaîtrai-je le hangar par lequel je suis entrée, où j’ai vu pour la dernière fois la lumière du soleil avant d’être enfermée pendant des années ? Moi qui suis passée par beaucoup de mains, j’ai rarement vu une organisation aussi stricte. Depuis l’avion qui m’avait amenée ici, un camion m’a conduite à l’entrée du Freeport par une voie spéciale, pour que je ne sois pas mêlée aux cargaisons communes. Ensuite des ouvriers avec le badge Luxair Cargo m’ont déballée. D’autres ouvriers, d’une société spécialement habilitée, m’ont transférée vers le hangar d’arrivée. Là, des douaniers m’ont inspectée, sans doute pour vérifier que j’étais vraiment une inoffensive peinture et non pas une arme ou un stupéfiant, « marchandises prohibées » dans l’enceinte du Freeport. Inoffensive, moi ? Ils ne perdaient rien pour attendre. Les douaniers ont aussi rempli le formulaire d’entrée : mon nom, ma valeur, le nom de mon propriétaire. Là, j’ai rigolé un peu. Une célébrité comme moi appartiendrait à un avocat d’affaires luxembourgeois ? Un homme de paille, bien évidemment.

Par peur des voleurs, ils n’avaient rien dit aux invités le jour de l’ouverture, le 17 septembre 2014, mais j’étais déjà présente avec quelques autres « objets » d’art, comme ils nous appellent. A travers les fentes du caisson en bois, nous pouvions suivre les discours et les explications aux journalistes de M. Arendt, le directeur du Freeport. Je n’ai pas tout compris, mais quand il a dit que le Luxembourg devait accueillir l’art les bras ouverts et que cela aurait un effet bénéfique sur le pays, cela m’a fait chaud au coeur. Quand les journalistes lui ont demandé combien d’emplois et de revenus cela représentait, il a admis que le Freeport créait tout juste 80 emplois. Mais il a évoqué Londres et sa « politique volontariste en matière de commerce de l’art », où il y aurait 40.000 emplois et 1,5 milliard de rentrées fiscales.

J’avoue que l’appellation « Freeport » m’avait un peu fait rêver. En fait, cela ne se rapporte pas à la liberté de l’art, mais au fait que nous, les « objets » d’art, sommes « libérés » des taxes. D’ailleurs, M. Arendt était un peu énervé parce que son projet ne plaisait pas à tout le monde. Les uns lui reprochaient d’encourager l’évasion fiscale, les autres que le secret entourant le Freeport faciliterait le blanchiment et le recel. D’autres encore dénonçaient la perversion de se servir de moi et d’autres oeuvres d’art à des fins de spéculation financière – nous avons même fait l’objet d’une pièce de théâtre du collectif « Richtung 22 ».

« Airport, you’ve got a smiling face. You took my lady to another place, fly her away, fly her away. »
(The Motors, 1978)

Ce fut le début de mon calvaire. Etre enfermée derrière une double porte faite de sept tonnes d’acier, niveau 13 sur 13 de la norme européenne de sécurité, ça m’a rendue fière au début. Puis je me suis rendu compte que l’on ne me protégeait pas en tant qu’oeuvre, mais qu’on préservait la « valeur financière » que je représentais. Dans les résidences privées et les musées que j’avais connus auparavant, l’intérieur était parfois un peu cucul, mais au moins je me sentais respectée. Ici, c’est carrément la cave à patates : murs blancs en béton, tuyauteries à nu et obscurité 24 heures sur 24. Les merveilles d’architecture et de décoration intérieure sont réservées au hall d’entrée – comme ils avaient dit lors de l’inauguration : « Le client est roi. »

Oh, bien sûr, les conditions de température et d’humidité sont étudiées afin de garantir ma conservation – et pourtant, ces années passées loin du monde m’ont fait changer intérieurement. Quand, après plusieurs années, j’ai eu droit à une première sortie – un passage dans un des showrooms du Freeport – j’ai été surprise que personne ne s’en rende compte. D’ailleurs je me suis sentie inspectée plutôt qu’admirée, et ce n’est pas ce jour-là que j’ai changé de propriétaire.

On passait nos journées à écouter le bruit des avions décollant et atterrissant, et la seule distraction était l’arrivée de nouveaux compagnons. A part les oeuvres d’art, il y avait aussi du vin – dans des entrepôts à part -, des métaux précieux et des liasses de billets. N’est-il pas paradoxal que l’humanité, après avoir inventé l’argent électronique, se rabatte sur l’argent liquide et l’or comme à l’époque où je suis née ? Eux ne sortaient pratiquement jamais.

Sauf en cas de troc. En effet, nous, les « objets » d’art, servons de plus en plus comme monnaie d’échange dans des transactions très discrètes, effectuées entre deux entrepôts ou entre deux freeports – du moins les oeuvres de hauteur inférieure à trois mètres car, au-dessus, ça ne passe plus dans les soutes. Ma première transaction, je ne l’ai apprise que plus tard : j’avais été échangée contre 94 grosses barres d’or. Comme les deux propriétaires étaient clients chez le même opérateur, je n’ai même pas bougé de mon entrepôt : il y a juste eu une modification sur ma fiche. Pas étonnant que personne ne s’aperçoive de ce que cet isolement du monde provoque chez les oeuvres d’art.

Je vous laisse. Bientôt, mon avion décollera pour la Suisse, où je serai conduite vers un ancien abri nucléaire transformé en un coffre-fort privé géant. Là-bas, il paraît que je serai plus en sécurité. Nouveau projet de taxe patrimoniale ? Risque de révoltes populaires ? Je l’ignore, et cela est sans importance par rapport à ce qui m’est arrivé. En remplissant le formulaire de sortie, c’est l’un des douaniers qui s’en est rendu compte : « Elle ne sourit plus, ça ne peut pas être elle. » Son collègue a gardé son sang-froid : « On a dû se tromper lors de l’enregistrement à l’entrée. » Il a expliqué que ça arrivait parfois et qu’il fallait le traiter avec discrétion : « Efface l’ancien nom et mets simplement `La femme qui pleure‘. »


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