MELVIN VAN PEEBLES: „Fidèle à l’esprit du ghetto“

von | 09.04.2004

„Sweetback’s“ a été le premier film à succès qui a mis le vécu des Noirs américains au centre du récit. Cela a représenté une percée symbolique non dépourvue d’ambiguï té. Retour en arrière avec le réalisateur Melvin Van Peebles.

Le film „Sweet Sweetback’s baad asssss Song“ de Melvin Van Peebles vient de sortir en DVD. V. o. angl. sous-titrée fr., 160 mn. Bonus: Entretien avec Melvin Van Peebles; et „The real Deal“; Filmographie en images. Zone 2; Editions: Arte Video)

Avec „Sweet Sweetback’s baad asssss song“, le réalisateur afro-américain Melvin Van Peebles a défrayé la chronique dans les années 1970 et inauguré, malgré lui, un nouveau genre cinématographique: Blaxploitation. Le succès du film a entraî né la mise en quarantaine de ce réalisateur. Plus de 20 ans après, „Sweetback’s …“, qui n’a jamais été distribué en Europe, sort en DVD. Peebles a vieilli, mais pas son film.

woxx: Comment êtes-vous arrivé au cinéma?
Melvin Van Peebles: Je suis venu au cinéma par hasard. Au début, j’écrivais des livres illustrés. Un gars m’a encouragé à faire des films. Au bout de trois courts métrages, je me suis présenté à Hollywood pour demander un travail comme cinéaste. Leur réponse négative sous-entendait: „T’as pas vu la couleur de ta peau!“ Alors, ils m’ont proposé un travail comme chef d’ascenseur. Quand j’ai précisé que je voulais travailler dans le cinéma, on m’a proposé un travail comme danseur.

C’est là que vous avez décidé de quitter les Etats-Unis?
J’ai été d’abord en Hollande pour poursuivre mes études en astronomie. Suite à l’invitation de la cinémathèque française en 1959, je suis resté neuf ans en France. J’ai écrit des romans en français. Puis j’ai demandé une carte provisoire de réalisateur. En 1967, je suis rentré aux USA avec mon premier long métrage: „The Story of Three Day Pass“. Les Américains étaient mal à l’aise de ne pas avoir de réalisateurs noirs modernes à présenter. A ce moment-là, on m’a demandé de travailler pour eux. J’ai refusé les premières offres de travail qui ne s’intéressaient à moi que comme nègre de service. D’abord, ils sont allés chercher ailleurs avant de revenir me voir. C’est là que j’ai réalisé „Watermelon Man“.

Personne n’a voulu miser sur votre film … Contrairement à ce qui était attendu, le succès était retentissant.
Oui. Personne n’a cru en mon projet. A la fin, seules deux salles ont accepté de montrer le film. Mais après le succès, les autres salles se sont mises à me courtiser. Le paradoxe capitaliste: pour l’argent, les patrons sont prêts à passer sous silence mon message politique … Comme la distribution était entre les mains des Blancs, mon film n’a pas connu de carrière internationale.

La sortie de Sweetback’s marque la rupture avec une certaine vision du Noir. Est-ce que cela était sensible à l’époque?
Oui. Cela a été très sensible. Le fait que je sois le seul propriétaire du Sweetback’s et que les films de blaxploitation ont suivi juste après veut tout dire … En fait, au début, tout le monde me prenait pour le nègre de service. J’ai usé de ma naï veté pour détourner les choses à mon profit. Le succès de Sweetback’s, contrairement à mes attentes, m’a grillé auprès d’Hollywood qui a déchiré les contrats qui nous liaient.

Qu’en est-il de l’image de vos „brothers“ dans l’industrie cinématographique?
Les choses se sont améliorées. Après le succès de mon film, le policier blanc qui jouait dans „Shaft“ a été remplacé en plein tournage par un Noir. Ce film a fini par sauver la MGM de la faillite.

Les grandes compagnies ont repris vos idées. Est-ce que les films produits après rentrent dans l’esprit de Sweetback’s?
Oui et non. On a repris les éléments de Sweetback’s et enlevé le côté politique. On a rajouté beaucoup dans l’aspect un peu BD et farfelu … et insisté sur la présence du patron blanc. Mais une chose est sûre, la culture du ghetto a été rendue incontournable par mon film. Aussi, les Noirs, longtemps réduits à travailler dans la technique, ont fini par investir les autres aspects: vestimentaire, dialogue, scénarios …

Qu’en est-il des films de blaxploitation?
Ces films, Shaft y compris, propageaient un esprit contre-révolutionnaire. Les héros mis en exergue ont tous des chefs blancs et gentils. Alors …

Votre film ne vient-il pas conforter les préjugés des Blancs qui croient que le Noir est génétiquement une bête sexuelle et agressive? Le film ne manque-t-il pas de maturité politique?
Non. Les Blancs ont nié que les policiers blancs tabassaient des Noirs dans les quartiers, mais, hélas, c’est la réalité. J’ai voulu me coller à la réalité de mes frères. Pourquoi les Panthers ont-ils reconnu Sweetback’s comme une ´uvre fidèle à l’esprit du ghetto? En tout cas, il y a un message qui sous-tend tout cela: on ne peut compter que sur soi-même.

Qu’est-ce qui a dérangé à l’époque dans votre film?
Trois choses. L’utilisation de la musique. Cela paraî t tout à fait normal pour le spectateur d’aujourd’hui. Ce qui n’est pas le cas pour les années 1970. Le contenu.

Il y a introduction et valorisation de la culture du ghetto. Le fait que mon héros brave les policiers tout au long du récit et qu’il ne meurt qu’à la fin choque … Enfin, la réalité est montrée. Je parle surtout de la brutalité policière. J’ai volontairement usé d’un langage de guerre que j’ai associé à des scènes de violence: hélico survolant le ciel, voitures qui brûlent … Les Blancs ont surtout nié cela.

Vous vous êtes attaqué à des tabous. Avez-vous fait l’objet d’intimidations?
En fait, comme à Hollywood, on faisait passer les films X pour quelque chose de subalterne, j’ai dû faire circuler l’idée que je tournais un film X. Lors des premières prises, j’ai dû mettre en valeur cet aspect car je savais que des espions étaient présents. Après, ils m’ont laissé tranquille. Pour le reste, j’ai dû tourner dans les ghettos où je ne risquais rien.

Peut-on faire un parallélisme entre la situation des Noirs américains des années 1970 et celle des étrangers habitant dans les banlieues en Europe?
Le racisme existe partout, et ce même à l’intérieur des communautés. Néanmoins il y a des similitudes. Les mêmes conditions sociopolitiques engendrent les mêmes réactions.

Aujourd’hui, on voit Denzel Washington oscarisé, Spike Lee faire exploser le box-office et les acteurs comme Wesley Snipes, Samuel L. Jackson et Morgan Freeman crever l’écran. Pensez-vous que Hollywood s’est définitivement débarrassé des préjugés anti-Noirs?
Bien sûr que non. Je ne le crois pas. Maintenant, cela dépasse les préjugés. C’est devenu un réflexe conditionné. Ils réagissent comme le chien de Pavlov. D’ailleurs, „Sweetback’s …“ n’a jamais été distribué en Europe, car la distribution est entre les mains des Blancs.

Entretien réalisé par Tahar Houchi, Genève

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