Le nĂ©olibĂ©ralisme est mort ! Ou presque… Car tel des zombies, les dogmes du libre marchĂ© reviennent hanter la planète. Retour sur le dĂ©bat des bonus.

No more honey ?
Ci-dessus ruche du boulevard Royal.
Jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1980, le mĂ©tier de banquier avait la rĂ©putation d’ĂŞtre rĂ©glĂ©, calme, voire quelque peu ennuyeux. Aux Etats-Unis on parlait de la règle du « 3-6-3 »: emprunter Ă trois pour cent, prĂŞter Ă six pour cent, puis, Ă trois heures de l’après-midi, partir jouer au golf. Vint le temps de la dĂ©rĂ©gulation des marchĂ©s de la finance. Trois dĂ©cennies effrĂ©nĂ©es, rythmĂ©es par des slogans novlangue comme « diversification » « prise de risque » et « dĂ©cloisonnement », durant lesquelles les « Wonder Boys » de la finance s’enrichirent en crĂ©ant des produits financiers de plus en plus dĂ©connectĂ©s de la rĂ©alitĂ©. En 2005, alors que l’Ă©pargne mondiale avoisinait les 11.000 milliards de dollars, la somme des capitaux financiers en circulation reprĂ©sentait plus de 800.000 milliards. La bulle enflait et enflait? et puis : krach !
Aujourd’hui, une annĂ©e plus tard, tout le monde semble d’accord : finis les excès et les indĂ©cences, il faut moraliser le capitalisme ! Dans la ligne de mire : les rĂ©munĂ©rations variables (bonus) des traders. En France, Laurence Parisot, prĂ©sidente de l’organisation patronale Medef rĂ©clame « plus d’Ă©thique » au vu des « excès insupportables ». En Allemagne, le « Bundesverband deutscher Banken » pense que les paiements de bonus « devraient ĂŞtre versĂ©s Ă long terme ». Au Luxembourg, le ministre des Finances, Luc Frieden (CSV) n’est pas contre les bonus en soi, mais veut en limiter les « excès ». L’appât des bonus, argumente-t-il, aurait conduit les managers des banques à « prendre de très grands risques ».
Indignation et silences
Profitant de l’occasion pour redorer son blason de « dernier communiste » europĂ©en, Jean-Claude Juncker, toujours très candide devant les mĂ©dias Ă©trangers, confie son indignation Ă la radio allemande. Nous serions devant une lacune de justice sociale : « Les Etats et les gouvernements, et donc directement ou indirectement le contribuable, ont dĂ» sauter dans la brèche pour faire redĂ©marrer l’Ă©conomie financière et l’Ă©conomie rĂ©elle (?) On ne peut pas, au moment oĂą les uns paient de leur poche, se la remplir. » Et de mettre en garde : « Les gens ne l’acceptent pas et vont se dĂ©fendre. » Mi-aoĂ»t, dans la presse allemande, Jean-Claude Juncker avait mĂŞme exprimĂ© sa crainte de voir se dĂ©velopper « des agitations sociales importantes ».
Le consensus politique et moral semble tellement Ă©crasant que mĂŞme l’Association des banques et banquiers Luxembourg (ABBL) refuse de s’avancer sur ce terrain glissant. Serge de Cilla, membre du comitĂ© exĂ©cutif de l’association, affirme face au woxx : « Ce sujet ne fait pas partie de notre mandat ; c’est aux banques, en interne, de voir cela ». MĂŞme silence radio chez le DP, oĂą nos appels tĂ©lĂ©phoniques sont restĂ©s sans rĂ©ponse.
Reste que, pour quelques-uns, limiter les bonus n’est pas une rĂ©ponse suffisante Ă la crise. InterrogĂ© par le woxx, AndrĂ© Hoffmann (dĂ©i LĂ©nk) affirme qu’il faut mettre en question le concept mĂŞme de bonus. « Ces bonus, qu’est-ce qu’ils rĂ©munèrent ? Des activitĂ©s de spĂ©culation aux consĂ©quences souvent nĂ©fastes pour les populations. » MĂŞme son de cloche chez le pape, qui est pour une limitation des bonus, mais, comme le prĂ©cise le cardinal AndrĂ© Vingt-Trois : « L`honnĂŞtetĂ© des activitĂ©s d`Ă©change ne suffit pas Ă fonder une sociĂ©tĂ© vĂ©ritable, qui suppose davantage et plus profondĂ©ment la logique du don et le principe de gratuitĂ©.» Amen!
Or la messe n’est pas dite. Le week-end dernier Ă Londres, lors de la rĂ©union de prĂ©paration pour le G 20, les ministres des finances n’ont pas retenu la proposition de la France qui voulait plafonner les montants des bonus. La conclusion finale de la rĂ©union recommandait juste de rendus « plus transparents » la structure et le montant des bonus et d’Ă©taler leur versement sur plusieurs annĂ©es, afin de dissuader les prises de risque Ă court terme. Sauf surprise, le G 20 de Pittsburgh, qui se tiendra fin septembre, devrait donc se prononcer pour un encadrement des bonus, sans toutefois fixer un plafond. Les bonus des banquiers et la logique qui les lĂ©gitime n’y seront pas mis en question.
En fin de compte, l’indignation gĂ©nĂ©ralisĂ©e risque donc de se rĂ©vĂ©ler stĂ©rile. Car s’il est vrai que la question des bonus est surtout symbolique – un « Ă©piphĂ©nomène » selon Susan George (Attac France) -, elle montre nĂ©anmoins combien il reste difficile de rĂ©guler ne serait-ce que les formes les plus grotesques prises par le système financier mondial.
Virage manqué
Comme l’a notĂ© rĂ©cemment l’Ă©conomiste et prix Nobel 2008, Paul Krugman : « Il est difficile de ne pas avoir l’impression que quelque chose de crucial est en train d’ĂŞtre ratĂ©. Comme si nous Ă©tions Ă ce qui devrait ĂŞtre un tournant, sans savoir prendre le virage ». Jean-Claude Juncker a prĂ©fĂ©rĂ© une mĂ©taphore archĂ©ologique : « Je constate avec inquiĂ©tude », dĂ©clarait-t-il au Rheinischer Merkur, « que la poussière soulevĂ©e par cette crise mondiale est en train de se reposer lentement et de couvrir les dĂ©rives (?) Il faudra souffler dans cette poussière. »
Mais ces propos s’essoufflent rapidement Ă la lecture du programme de coalition du gouvernement Juncker-Asselborn II. La question de la place financière y est traitĂ©e en trois paragraphes dans lesquels reviennent surtout les vieux termes de « diversification », « promotion » et « compĂ©titivitĂ© ». Le vilain mot de « rĂ©gulation » n’y tombe pas ; on prĂ©fère pudiquement parler de « surveillance professionnelle ».
Certes, tout le monde, banquiers inclus, s’accorde pour dire que le système financier mondial a besoin de nouvelles règles. Le week-end dernier, les banquiers centraux se sont rĂ©unis Ă Bâle, afin de discuter de nouveaux murs californiens pour la finance mondialisĂ©e. Les banques devront « renforcer » leurs liquiditĂ©s et capitaux propres, sans que, pour l’instant, le montant de cette rĂ©serve tampon soit prĂ©cisĂ©. InterrogĂ© par le woxx, Serge de Cilla voit une « tendance gĂ©nĂ©ralisĂ©e » vers moins de prises de risque et vers des bilans « aux dimensions plus normales ». Un « retour aux sources » en quelque sorte, surtout de la part de clients « plus prudents » qui « veulent des produits financiers qu’ils sont en mesure de comprendre ». Quant aux nouvelles règles dĂ©finies Ă Bâle, De Cilla dĂ©clare les « approuver », mais ajoute : « DĂ©jĂ aujourd’hui, le secteur financier est le secteur le plus rĂ©glementĂ© qui existe ; pendant la dernière dĂ©cennie, nous avons Ă©tĂ© bombardĂ©s par des directives de l’Union EuropĂ©enne » et pointe le « danger d’une sur-rĂ©glementation ».
Le dĂ©bat actuellement menĂ© autour de la rĂ©gulation des marchĂ©s financiers est un dĂ©bat hautement technique, d’« experts ». Comme si les seuls Ă comprendre encore la complexitĂ© des rouages des places financières internationales Ă©taient les banquiers eux-mĂŞmes. MalgrĂ© un crash total Ă©vitĂ© de justesse grâce Ă un investissement colossal d’argent publique, un dĂ©bat public et politique sur le rĂ´le que devra jouer les instituts financiers mondiale et surtout sur qui devra les contrĂ´ler n’a pas eu lieu. A l’inverse des annĂ©es 1930 qui avaient vu l’instauration d’une rĂ©gulation très stricte du le système bancaire (en 1933, aux Etats-Unis, le Glass Steagall Act interdisait jusqu’en 1980 aux banques de dĂ©pĂ´t d’investir en Bourse), ceci reflète en premier lieu la faiblesse d’une gauche qui n’a su ni proposer, ni imposer des alternatives. Aujourd’hui, Ă peine une annĂ©e après avoir frĂ´lĂ© l’abysse, des rĂ©sistances contre une rĂ©glementation – mĂŞme la plus basique – refont surface. La chose la plus stupĂ©fiante dans la situation actuelle est qu’après 12 mois de crise, presque rien n’a changĂ©.

