VIVRE ENSEMBLE: Chambre à part

Faire vivre ensemble des gens d’origines différentes dans un même pays est plus difficile que d’assurer une cohabitation plus ou moins harmonieuse. C’est aussi une question de justice sociale.

C’est tout de même étrange. Un projet de loi qui n’a rien d’anecdotique a été voté par la Chambre des député-e-s cette semaine dans la plus grande discrétion. Déjà, il avait été déposé au mois d’avril de cette année sans grand tintamarre. Mercredi, le parlement a enfin donné son accord à l’ouverture de la fonction publique luxembourgeoise aux citoyen-ne-s de l’Union européenne. Seules les responsabilités dans les administrations relevant de la souveraineté nationale (comme la défense, la diplomatie ou la magistrature) resteront réservées aux seul-e-s Luxembourgeoi-s-e-s. Il faut dire que l’Union a exercé une certaine pression sur le Luxembourg : plusieurs condamnations ont eu raison de sa réticence à transposer en droit national cette réglementation européenne. L’on ne s’étonnera pas trop que la publicité faite autour de cette loi a été réduite à son strict minimum. Le sujet est sensible : il ouvre à la concurrence non nationale un secteur du marché du travail que beaucoup de Luxembourgeois-e-s considéraient jusque-là comme protégé. Et cela en pleine crise économique.

Hasard du calendrier probablement, l’Asti a présenté, un jour avant le vote, une étude menée par l’institut TNS-Ilres au sujet du bien-être au Luxembourg. Aussi bien les étrangers que les Luxembourgeois ont été interrogés. Il en ressort en gros, et cela a été largement commenté dans la presse depuis, que les résident-e-s de ce pays, toutes nationalités confondues, s’y sentent plutôt bien. Le tableau est toutefois nettement moins idyllique lorsque les questions relatives au pouvoir politique sont évoquées. Notamment le droit de vote : 30 pour cent des Luxembourgeois-e-s sont opposé-e-s au droit de vote actif au niveau communal. Lorsque ce droit devient passif (c’est-à-dire la possibilité d’être élu), cette proportion atteint 48 pour cent. C’est-à-dire que la moitié des Luxembourgeois-e-s est opposée à une réalité. Le tout se corse nettement lorsqu’il en va des élections nationales : 50 pour cent sont contre s’il n’est qu’actif et 66 pour cent s’il devient passif.

Les Luxembourgeois-e-s ne sont certainement ni pires, ni meilleurs que les ressortissant-e-s d’autres nations. Si l’on compare au débat délirant sur l’identité nationale en France, ou la votation non moins délirante des Suisses au sujet des minarets, le Luxembourg est encore assez préservé. Mais si la grande majorité des Luxemburgeois-e-s s’accommodent du caractère particulièrement multiculturel de leur pays, ils ne sont pas prêts à partager leur pouvoir politique avec celles et ceux qui contribuent pourtant à leur confort économique. Et à mesure que la crise s’accentuera, que les chiffres du chômage augmenteront, la convivialité interculturelle risque de s’effriter.

Et comme l’a démontré l’étude de TNS-Ilres, ce sont les détenteurs du bac qui sont le moins « chauds » à ouvrir davantage les droits aux étrangers – contrairement aux personnes qui ont un niveau d’études inférieur. Comme quoi, niveau d’études et intelligence sociale sont deux paires de manches. Ce n’est pas un hasard : ce sont bien les bacheliers qui constituent le gros des troupes de la fonction publique et ceux dont le passeport frappé du lion constitue un précieux sésame au confort matériel. Quant aux couches inférieures du salariat, comme elles côtoient au travail plus fréquemment des étrangers, elles semblent plus conscientes que la solidarité de classe prime sur la solidarité nationale. Et que le « klénge Lëtzebuerger » se fait le plus souvent exploiter par un « décke Lëtzebuerger ».

Le problème, c’est que les gouvernements actuels, qui restent fondamentalement inféodés aux principes du libéralisme économique, continuent d’un côté à démanteler avec une frénésie suicidaire les protections sociales et le droit du travail tout en provoquant de temps en temps des « débats » identitaires. Et ceci est le pire des poisons pour la convivialité multiculturelle.


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