PROCES „FINDEL“: L’Etat et les imbĂ©ciles

von | 11.01.2002

Quand des manifestant-e-s avaient envahi le Findel en juillet 2000, Jean-Claude Juncker avait promis que cela aurait des suites. Pour le moment, il y a eu: un juge exalté, une ambiance surréaliste et un coup de théâtre.

Mal embarqués?
La dĂ©fense, dans le procĂ©s „Findel“, serait mal embarquĂ©e, c’est ce que le juge a balancĂ© Ă  un des avocats lors de la première journĂ©e.
(photo: Christian Mosar)

„Monsieur le tĂ©moin, pouvez-vous dire qui a profĂ©rĂ© ces injures?“ L’avocat de la dĂ©fense se lève. „Monsieur le PrĂ©sident, ce point ne se trouve pas dans le libellĂ© de l’accusation.“ „MaĂ®tre, le tribunal pose les questions qu’il veut.“ „Mais cette question n’est pas pertinente, car…“ „La pertinence, c’est moi qui en dĂ©cide. Et taisez-vous. Vos remarques sont bien impertinentes.“

On se croirait au théâtre. On est au Palais de justice. A l’affiche: le procès contre les manifestant-e-s qui, le 4 juillet 2000, ont pĂ©nĂ©trĂ© dans la zone rouge que constitue le tarmac du Findel, afin de s’opposer Ă  l’expulsion de Messaoud F., un ressortissant algĂ©rien. Prosper Klein, prĂ©sident du tribunal, joue au plus fin avec les avocats de la dĂ©fense. Dès le dĂ©but, il les surprend en interrogeant les accusĂ©-e-s sur les faits qui leur sont reprochĂ©s, avant mĂŞme l’audition des tĂ©moins. Il les instruit que seul le règlement sur la zone rouge serait en cause, et non pas des textes de loi relatifs Ă  la libertĂ© d’opinion.

Pour qui on se prend?

Quand une accusĂ©e explique qu’elle avait participĂ© sur base d’un tract du „Collectif RĂ©fugiĂ©s“ appellant Ă  ne pas expulser Messaoud F., le prĂ©sident s’emporte: „Vous n’avez pas vĂ©rifiĂ© s’il avait pu exercer ses droits!“ Et, un peu plus tard, il constate: „Vous avez agi sur bons sentiments, sans ĂŞtre au courant.“ Pendant l’audition des tĂ©moins, il souligne Ă  plusieurs reprises que la violation de la zone rouge constitue une atteinte grave: „Il ne faut pas passer cela sous silence. Peu importe la cause!“ „Donc, c’est jouĂ© d’avance?“, demande alors Marc Elvinger, avocat de la dĂ©fense. „Je constate seulement que les faits justifient la poursuite“, prĂ©cise Prosper Klein. Et il se fĂ©licite de ce que le parquet n’ait pas classĂ© l’affaire, mais qu’elle donne lieu Ă  un „dĂ©bat public et contradictoire, qui peut conduire Ă  l’acquittement.“ En adoptant ce point de vue, tout Ă  fait dĂ©fendable, le juge place la barre très haut quant Ă  sa propre prestation.

Quand il procède Ă  l’audition de la compagne et actuelle Ă©pouse de Messaoud F., il continue Ă  entrecouper les dĂ©bats avec ses digressions, se plaignant que les agents aient Ă©tĂ© traitĂ©s de bourreaux et laissant entendre que des demandeurs d’asile dĂ©boutĂ©s seraient qualifiĂ©s Ă  tort de „rĂ©fugiĂ©s“. Puis, plus partie que juge, il essaie de coincer la tĂ©moin: „Pourquoi aviez vous peur? Il ne lui est rien arrivĂ©, alors qu’il est rentrĂ© en AlgĂ©rie par la grande porte.“ „Il est revenu après sept ans, sans le sou. Ce n’est pas la grande porte.“ „Je veux dire: pas clandestinement. Et il n’a Ă©tĂ© ni tuĂ©, ni blessĂ©.“ „Il a Ă©tĂ© blessĂ© dans sa dignitĂ©.“ „Ah oui, Madame, ça arrive. Je ne veux pas minimiser. Mais la dramatisation Ă©tait indue.“ Murmures dans la salle. Après l’arrogance, le cynisme. Fin de sĂ©ance.

Jeux de c…

Le lendemain, dès l’ouverture des dĂ©bats, Marc Elvinger remet au juge une demande en rĂ©cusation exposant des doutes quant Ă  son impartialitĂ©. Prosper Klein reste d’abord bouche bĂ©e, puis dĂ©cide de poursuivre les dĂ©bats. Les accusĂ©-e-s et leurs avocats quittent alors la salle, signifiant qu’il n’y aura pas de plaidoirie de la dĂ©fense. Cela n’empĂŞche pas certains de revenir peu après, afin d’assister Ă  la suite en tant que spectateurs. C’est le jeu.

Mais s’agit-il d’un jeu? Quand Messaoud F. a Ă©tĂ© expulsĂ©, il risquait sans doute sa tĂŞte. Pour les accusĂ©-e-s, encourir une condamnation au tribunal correctionnel n’est pas rien. Et pour les institutions de l’Etat, mĂŞme si elles donnent l’impression de vivre dans un monde Ă  part, il ne s’agit pas non plus d’un jeu.

En face d’elles, il y a ceux et celles que Prosper Klein a plusieurs fois sermonnĂ©-e-s en ces termes: „Pour qui vous prenez-vous? Que savez-vous sur ce cas de science personnelle, pour vous autoriser Ă  transgresser la loi?“ Or ces hommes et ces femmes ne sont pas un groupe d’illuminĂ©-e-s. La plupart sont connu-e-s dans le monde associatif pour leur engagement dans des domaines comme les droits de l’homme, le soutien aux Ă©trangers, l’Ă©galitĂ© des sexes, le pacifisme, le syndicalisme, l’Ă©cologie. Ils et elles reprĂ©sentent directement ce qu’on appelle la sociĂ©tĂ© civile, avec ses forces et ses faiblesses. Ce qui est en cause, ce ne sont pas leurs opinions, mais quels moyens pour les exprimer l’Etat veut bien accorder – Ă  eux, et Ă  l’ensemble de la sociĂ©tĂ© civile. L’Etat, c’est le tribunal qui risque de les condamner, mais aussi le parquet qui a dĂ©cidĂ© de les poursuivre, et cela, semble-t-il, sur ordre exprès du ministre de la justice.

Les idĂ©es exprimĂ©es par Prosper Klein sont inquiĂ©tantes. L’audition des tĂ©moins a largement confirmĂ© que le Ministère de la justice a une politique intransparente et n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  induire en erreur l’avocat de Messaoud F. On a pu reconstruire l’impasse dans laquelle l’interaction entre le ministère, la Police judiciaire et les agents de police a attirĂ© les manifestant-e-s prĂ©sent-e-s ce matin de juillet. Cela n’a pas empĂŞchĂ© le juge de leur reprocher de ne pas avoir vĂ©rifiĂ© individuellement l’Ă©puisement des procĂ©dures, les affirmations de l’UNHCR, les risques pour Messaoud F. en AlgĂ©rie, … alors que rien que de dĂ©couvrir l’avion avec lequel il serait embarquĂ© leur avait coĂ»tĂ© des heures.

L’Etat, c’est qui?

Les critères d’exactitude applicables dans le domaine de la justice expliquent sa lenteur, mais sont sans doute nĂ©cessaires. Exporter ces critères dans la sphère du politique couperait l’herbe sous les pieds de toute action contestataire. Cela ne veut pas dire que tout doit ĂŞtre permis. Mais dans ce cas-ci, il s’agit prĂ©cisĂ©ment d’un engagement bien rĂ©flĂ©chi, de la part de personnes ayant consacrĂ© du temps aux problèmes des rĂ©fugiĂ©s et agissant de façon responsable. Il serait important pour la crĂ©dibilitĂ© de l’Etat qu’il reconnaisse que les accusĂ©-e-s avaient des motivations valables et qu’il ne les traite pas comme des imbĂ©ciles.

Avaient-ils et elles raison pour autant de s’opposer Ă  l’expulsion? L’expulsion Ă©tait-elle lĂ©gale, mettait-elle en danger la vie de Messaoud F.? Dans ce domaine, le juge a largement Ă©talĂ© son incompĂ©tence, qualifiant par exemple la recommandation de l’UNHCR d’opinion d’une organisation privĂ©e. La situation en AlgĂ©rie est confuse, mais l’application du „principe de prĂ©caution“ s’impose en matière d’expulsions. Alors, un regard dans le rapport annuel d’Amnesty International suffit pour rĂ©pondre.
Prosper Klein a insistĂ© que la justice n’avait pas Ă  Ă©valuer les dĂ©cisions administratives. Cela rend d’autant plus nĂ©cessaires des actions telles que celle du Findel, afin de corriger par des voies politiques des injustices que le pouvoir judiciaire n’est pas Ă  mĂŞme d’empĂŞcher. De tout cela, il sera encore dĂ©battu lors de la suite du procès. Pour le moment, l’Etat luxembourgeois n’a montrĂ© que ses griffes. Il risque de se casser la patte.

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