EXPOSITION UNIVERSELLE SHANGHAI: Passages artistiques

Malgré les polémiques, la « Gëlle Fra » est loin d’être l’unique exploit artistique grand-ducal à être exporté en Chine pour l’exposition universelle de Shanghai.

La gardienne du temple – n’appartient pas au programme culturel du pavillon luxembourgeois.

Admettons-le, l’enjeu est de taille. Une exposition universelle possède toujours un flair à la limite de la mégalomanie, tous les pays exposants voulant donner une bonne, voire la meilleure impression d’eux-mêmes et surtout de leurs exploits dans tous les domaines. Et à côté de l’industrie figure aussi la culture. Certes, cette dernière n’a pas toujours été au centre de toutes les attentions lors des expositions précédentes, et peut-être même absente lors des premières éditions historiques de cette plus grande foire du monde. Mais les temps ont changé depuis. Et surtout la façon de considérer la culture par les gouvernements en place. Finie l’époque de l’art pour l’art, dépassée aussi celle où les artistes et leurs créations étaient surtout considérés comme des éléments subversifs visant à questionner, sinon à déstabiliser la société dominante.

Aujourd’hui, comme nos chers politiciens ne cessent de le rappeler, l’art est confortablement installé dans l’arène du big business. Et on ne parle pas uniquement de chefs d’oeuvres vendus à des auctions chez Christies ou ailleurs. Non, l’art est devenu un générateur d’emplois, une fabrique à part certes, mais intégrée dans le tissu économique de chaque pays. Que ce soit pour mieux faire fonctionner le secteur du tourisme, ou pour satisfaire les gros promoteurs – nous sommes entrés depuis longtemps dans une logique de marchandisation de tout ce qui – de loin ou de près – ressemble à de l’art. D’où aussi l’importance de ne pas se limiter uniquement au rayonnement industriel d’un pays, il faut désormais prendre en compte avec l’artistique. La création comme produit, c’est à cela que ressemble le credo artistique de nos jours.

Et le Luxembourg n’y échappe pas, tout au contraire. C’est pour cela que non seulement nous avons envoyé la « Gëlle Fra » au fin fond de l’Asie, mais que nous avons aussi équipé le pavillon luxembourgeois d’un vrai programme artistique censé représenter le grand-duché comme une terre de création. Bon, il est vrai aussi qu’après le maigre succès de la tentative d’attirer les PME luxembourgeoises à Shanghai, un peu de divertissement ne fait pas de mal.

Pourtant, choisir des artistes représentatifs n’a pas été une mince affaire. Car, comme dans toutes les industries, en business artistique aussi on a besoin d’intermédiaires et de multiplicateurs pour créer une dynamique. Un programme culturel ne s’improvise pas. Pour le commissaire culturel du pavillon luxembourgeois à Shanghai, Christian Mosar, les difficultés ont commencé déjà sur ses terres d’origine : « Il n’a pas été évident d’expliquer aux artistes l’intérêt que représente une participation au pavillon », explique-t-il. « Toutefois, lors qu’ils sont compris que leur participation pourrait avoir pour eux un intérêt qui va plus loin qu’une simple représentation nationale, la machine s’est mise à fonctionner un peu d’elle-même. » En effet, cela ne paraît pas vraiment évident d’expliquer à des artistes que s’exposer à côté de produits industriels peut leur rapporter grand chose. Il paraît qu’il en existe encore ci et là qui craignent pour leur intégrité.

Pourtant, ce n’était pas là la plus grosse difficulté. Une fois son lot d’artistes embarqué, Christian Mosar a aussi dû veiller à ce que l’apport culturel national soit digestible par les visiteurs de l’expostion universelle. Car ces derniers risquent de ne pas trop s’attarder dans chaque pavillon, et celui du Luxembourg n’a pas – vu la taille du pays – les meilleures chances d’avoir plus de visites juste à cause de son programme culturel. Certes, le millionième visiteur vient de passer le 3 juin, mais qu’est-ce que cela veut dire dans un pays qui compte plus d’un milliard d’habitant-e-s ?

Dix minutes pour flairer l’art luxembourgeois

« Il a fallu aménager les expositions, les concerts et autres performances de façon à ce qu’un visiteur – qui passe en moyenne une bonne dizaine de minutes sur le pavillon – ait une impression durable de ce que nous représentons. Qu’il lui reste un souvenir où il pourra se dire : ‚Tiens, ce truc là, je l’ai vu au pavillon de ce petit pays européen‘, » explique le curateur. Ce qui a bien sûr influencé ses choix.

Car, contrairement à d’autres représentations artistiques de nos fleurons nationaux, la séléction pour celle du pavillon de Shanghai était dans les mains du curateur et n’a pas été sujette à un concours quelconque. Un choix subjectif donc de ce qui pourrait être représentatif. « Je sais que cela fait toujours des malheureux parmi les non élus », admet Christian Mosar, « mais c’était la seule possibilité pour éviter un chaos complet. »

Dès lors, l’on ne s’étonne plus de retrouver parmi les heureux élus plusieurs usual suspects qui – au Luxembourg – sont déjà largement connus. Comme André Mergenthaler et son violoncelle fou, qui a joué à Shanghai le 29 mai, de la même manière qu’il met en musique presque toutes les inaugurations au grand-duché et même des conférences de presse. Mais il est vrai aussi qu’il ne s’est pas encore produit en Chine et qu’un violoncelliste reprenant des loops de hard-rock peut encore émerveiller là-bas. Un autre usual suspect serait l’ensemble Lucilin, un des mieux subventionnés et conventionnés du pays. Pourtant, la sélection a aussi fait quelques heureux dans le monde du jazz. C’est le cas de l’ensemble Saxitude qui a accompagné l’ouverture du pavillon.

« Cela a été un franc succès », raconte Mosar, « surtout parce qu’ils ne jouaient pas sur une scène, mais au milieu des gens et dans des endroits plutôt insolites .» Et jouer à Shanghai, pour des musiciens de jazz, représente un grand intérêt, puisque la ville compte d’innombrables clubs de jazz et représente donc un gros vivier où l’on peut nouer des contacts pour de futurs échanges.

D’autres noms connus de la scène luxembourgeoise sont aussi déjà passés au pavillon ou sont en passe de s’y produire. Comme par exemple le quartette de Greg Lamy, ou encore la danseuse d’origine japonaise Yuko Kominami en collaboration avec la cinéaste Catherine Richard et le musicien Emre Sevindik.

De plus, le grand-duché tente de jeter des ponts vers l’Empire du Milieu avec du moins un de ses projets, réunissant un artiste luxembourgeois et une artiste chinoise. C’est le cas de la – bien nommée – « Joint Venture » entre les percussionistes Laurent Warnier et Rachel Xi Zhang, qui se produiront régulièrement entre le 28 juin et le 6 août au pavillon.

Point de vue expositions, c’est tout de même un peu maigre, pour le moment du moins. Celle en cours actuellement ressemble plutôt à un exercice forcé qu’à un véritable effort créatif de représentation de la dynamique culturelle luxembourgeoise. Intitulée « Un petit parmi les grands » – on admire la trouvaille – l’exposition conçue par le Musée national d’histoire et d’art, reprend l’histoire des pavillons luxembourgeois aux différentes expositions universelles entre 1851 et 2010. Certes, d’un musée d’histoire on ne peut qu’attendre un regard en arrière, mais l’idée est loin d’être vraiment originale.

D’un autre côté, une exposition universelle n’est tout de même pas un lieu d’avant-garde, et c’est bien ainsi. Cela laisse un peu d’espoir et d’espace pour être créatif hors du circuit commercial et fait apparaître en même temps celles et ceux qui ne sont pas prêts à l’export en Chine. Tout comme la « Gëlle Fra », qui d’ailleurs, nous a certifié le curateur, « n’a rien à voir avec le programme culturel ». Nous voilà rassurés.

Plus d’informations : www.luxembourgexposhanghai.com


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