INTERVENTION EN LIBYE: Mémoire courte

Que faire face à une dictature écrasant une révolte dans le sang ? Intervenir militairement se révèle une fois de plus une fausse bonne idée.

Il faut protéger la population civile libyenne et obtenir le départ de Mouammar Kadhafi. Difficile de ne pas être d’accord avec ces objectifs. C’est la manière dont les dirigeants occidentaux prétendent procéder qui pose problème. N’ont-ils donc rien appris en vingt ans d’interventions dites humanitaires ?

« Au sein de l’Otan il y a consensus qu’il faut – hélas – nous engager militairement afin d’amener un changement politique en Libye », a affirmé sans sourciller le ministre des affaires étrangères Jean Asselborn. « Hélas », c’est tout ce que nos dirigeants trouvent à dire quand ils décident de faire la guerre et, afin d’éviter des pertes dans leur propre camp, choisissent de s’en tenir à des bombardements « de précision ». Or, comme l’a montré la guerre du Kosovo en 1999, une intervention aérienne conduit toujours à de nombreux « dommages collatéraux » et ne suffit ni à protéger la population civile, ni à faire tomber un dictateur.

Dans le cas libyen, les bombardements ne suffisent même pas à assurer le succès militaires des rebelles. Quel que soit le jugement qu’on porte sur une intervention au sol, elle permettrait dans un premier temps de protéger les populations civiles du côté des rebelles. Actuellement, des politiciens comme Asselborn changent d’avis tous les deux jours sur la question. Bien entendu, une escalade de l’intervention occidentale risquerait d’aboutir, comme en Afghanistan et en Irak, à une guerre de guerilla interminable et désastreuse pour la population. L’actuel consensus sur l’engagement militaire contre-productif en Libye va de la droite atlantiste jusqu’aux Verts traditionnellement pacifistes – et ne s’explique que comme un mélange d’hypocrisie et d’ignorance, en proportions variables.

Cela dit, le personnel politique n’est pas le seul à avoir la mémoire courte. Médias et opinions publiques accueillent sans le moindre esprit critique les exagérations et mensonges habituels des va-t-en-guerre. N’avons-nous donc rien appris ?

Quand Jean Asselborn évoque un génocide qui justifierait les bombardements, il faut se rappeler le „plan fer à cheval? attribué à Milosevic mais fabriqué de toutes pièces par les propagandistes de l’Otan en 1999. Quant aux fameuses « cluster bombs » de Kadhafi, armes copieusement utilisées par les Occidentaux dans leurs interventions « humanitaires » passées, leur emploi serait odieux et, depuis peu, illégal. Encore faudrait-il que cette rumeur ne se révèle pas être une invention occidentale, comme les armes de destruction massive de Hussein de 2003.

« La communauté internationale mène une guerre pour le droit à la vie des Libyens, comme on mène une guerre contre le trafic de drogue ou des êtres humains. » Présentée ainsi par Asselborn, l’intervention en Libye ressemble à une action de police. S’il avait été ministre dans les années 60, le socialiste aurait-il présenté la grande intervention américaine de l’époque comme une « guerre pour le droit à la vie des Vietnamiens » ?

La tentation de l’interventionnisme n’a pas diminué depuis. Dès la fin de la guerre froide, Georges Bush père évoquait un « nouvel ordre mondial », pendant qu’il faisait bombarder l’Irak. Depuis, certains experts voient d’un bon oeil des innovations du droit international comme la « Responsibility to Protect ». Hélas, ces innovations mènent plutôt à une troisième ère du colonialisme, et offrent aux puissances occidentales des prétextes pour imposer leurs intérêts politiques et économiques.

Cela rappelle les discours sur la « mission civilisatrice » des nations européennes au 19e siècle, qui a fini par déboucher sur la Première Guerre mondiale. Celle-ci a été alors un terrible choc pour la civilisation humaine … et dont les leçons ont été, elles aussi, oubliées.


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