AFFAIRE TAOUFIK: Expulser, torturer …circulez !

Le Luxembourg a-t-il été complice des geôliers tunisiens ? Refus d’une réponse claire de la part du gouvernement.

« Quelles sont les raisons qui ont conduit (…) à l’expulsion de Monsieur Taoufik  en 2003? (…) Y eut-il une implication directe ou indirecte des autorités tunisiennes ou des services secrets du régime? » Ces interrogations, soulevées par André Hoffmann dans une lettre ouverte à Jean-Claude Juncker, sont une conséquence indirecte de la « révolution de jasmin » de décembre dernier. En effet, en Tunisie, l’appareil répressif est démantelé et les langues se délient. L’affaire Taoufik Salmi, celle d’un demandeur d’asile livré par le Luxembourg au régime, emprisonné et torturé par la suite, amplement couverte par le woxx, refait surface. La justification donnée à l’époque par les autorités grand-ducales, celle d’activités terroristes, a aussi été l’accusation du régime tunisien contre tous ses adversaires. On peut se demander si le Luxembourg disposait alors de preuves allant au-delà d’affirmations de la part d’une dictature. Et Hoffmann de conclure : « Si le gouvernement ne répond pas de façon convaincante à cette question, la modeste autocritique concernant les relations avec le régime tunisien perd sensiblement de sa crédibilité. »

La lettre du député « Déi Lénk » fait suite à une question parlementaire dans laquelle celui-ci suggérait au gouvernement de rouvrir le dossier de 2003. Hoffmann se référait en particulier à un article récent intitulé « Folter auf Lebenszeit » paru dans la « Revue » – un hebdomadaire dans lequel, avant la chute du régime, la Tunisie aurait plutôt fait l’objet de publireportages vantant hôtels et plages … Sur base d’une enquête en Tunisie, l’ex-journaliste du woxx Stefan Kunzmann y avait brossé un tableau terrifiant du traitement subi par Salmi et son épouse. Salmi déclarait avoir été torturé pendant plusieurs semaines, une affirmation confirmée par plusieurs personnes l’ayant rencontré à l’époque. Sa femme aurait été violée par les services de police dans le but de la faire taire.

Or, tout cela est balayé d’un revers de main dans la réponse faite à Hoffmann par les ministres Juncker, Biltgen et Schmit. « Le Luxembourg n’a pas d’emprise sur le déroulement des procédures judiciaires dans lesquelles [Taoufik Salmi] a pu être impliqué en Tunisie », c’est tout ce que trouvent à dire les représentants de l’Etat, comme si la Tunisie, à l’époque, avait été un Etat de droit exemplaire qu’on peut donc laisser agir à sa guise.

Il n’est donc pas surprenant que Hoffmann s’émeuve dans sa lettre ouverte au Premier ministre : « (…) je n’en crus pas mes yeux lorsque j’ai lu (…) Cette réponse témoigne d’une telle inconscience, d’une telle froideur pour les souffrances (…) que j’ai de la peine à croire que vous l’ayez lue avant de la signer. » Si Hoffmann s’adresse sur ce ton à Juncker, ce n’est pas seulement parce qu’il est le seul des trois ministres en charge de l’affaire à l’époque. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et entretiennent un rapport marqué par un respect réciproque pour leur intégrité politique et humaine.

Avouons-le, les rédacteurs du woxx étaient également assez troublés lors d’une interview de fin d’année en 2003, quand Juncker se lavait les mains de la possibilité que Salmi soit torturé en Tunisie. Surtout, le politicien chrétien-social nous expliquait alors que les considérations éthiques et le risque d’une erreur judiciaire étaient contrebalancés par certaines informations secrètes à sa disposition… (woxx 725). On ne peut s’empêcher de penser au passage de l’évangile selon Matthieu, empreint d’éthique humaniste, quand le roi céleste reproche aux maudits leur dureté de coeur : « j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité (…) toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. »

Apparemment, pour nos dirigeants, les droits humains ne servent que quand il s’agit de justifier publiquement des invasions en Afghanistan ou en Libye. Il est vrai que là-bas on défend « accessoirement » des intérêts géostratégiques et économiques, tandis que dans le cas de Taoufik Salmi il n’en allait que de la dignité du « plus petit de Ses frères ».


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