AFGHANISTAN: Dulce et decorum est

Les neuf soldats luxembourgeois stationnés à Kaboul seront désormais déployés à Kandahar, en pleine zone de combat. Au Luxembourg, cette nouvelle ne fait qu’amplifier le malaise dans l’armée.

En situation de guerre, l’impossible devient la normalité. Comment expliquer autrement le geste de ce soldat américain qui, dans un accès de folie meurtrière, a abattu 16 civils, dont des femmes et des enfants ? Cela nous ramène au massacre de My Lai au Vietnam par exemple, où la situation était à peu près la même : de jeunes hommes, aveuglés par la soif de gloire, se retrouvent engloutis dans une guerre – en fait une guérilla imposée par l’adversaire – qu’ils ne peuvent gagner et, n’étant pas préparés à cette situation, ils perdent la boule et tirent dans le tas. Le pire c’est que, même si ces gestes restent inexcusables à tout jamais, ils sont expliquables tout de même. Des attaques pareilles ont toujours lieu dans la zone d’ombre qui s’étend entre les versions des officiels de l’armée et la réalité sur le terrain, à laquelle personne ne peut préparer les soldats, qu’ils soient professionnels ou non. Et les excuses des forces de l’Otan après ce récent massacre de civils en disent long : il est toujours question du geste d’un forcené, qui a failli, et non pas de toute la troupe. Surtout ne pas mettre en doute le bien-fondé de l’intervention, surtout ne pas souiller l’honneur de l’armée et avancer les yeux fermés, jusqu’à ce que la débâcle soit devenue indéniable. Ensuite, se retirer derrière des écrans de fumée qui établiront une sorte de semi-victoire pour tout le monde.

Le problème, c’est que maintenant les troupes américaines se retireront de la région de Kandahar, en vue de leur future débandade totale, et qu’ils seront remplacés par des forces de l’Otan européennes, dont les Belges et donc aussi les neuf soldats luxembourgeois sous leur commandement. Certes, la promesse de revanche des talibans n’est pas partagée par l’ensemble de la population afghane pour des raisons éthniques, puisqu’à Kandahar vivent les Pachtounes qui forment la majorité dans les rangs des talibans, et qui ne sont pas bien vus des Ouzbeks et Tadjiks. Pourtant, la confiance de la population envers les forces étrangères a encore baissée et pourrait bien déboucher sur un consensus national à chasser les étrangers par la force. Certains députés et politiciens mais aussi des imams considérés jusqu’à présent comme modérés n’hésitent plus à dire leur soutien pour une éventuelle révolte populaire, sur le modèle du printemps arabe d’ailleurs. Et au milieu de ce bourbier, « nos » neuf gars qui jusque là se trouvaient plutôt à l’abri à l’aéroport de Kaboul.

Alors, au Luxembourg, les consciences se réveillent, car il se pourrait très bien qu’un de nos soldats tombe. Et cela en pleine crise de l’armée, dont la « Boxemännechersaffair », n’est qu’un symptôme. Le malaise est plus profond et découle d’une réforme mal ajustée et perçue comme inéquilibrée surtout par les hommes du rang inférieur. Les remous au Härebierg et l’inquiétude que nos soldats puissent être en danger de mort – ce qui est passablement absurde et hypocrite, puisque choisir ce métier implique la volonté de mourir au combat, surtout si on y va de son plein gré – ne sont que les deux facettes d’un même problème. Le manque de sérieux qui règne dans les haut rangs d’une armée – dont l’existence même devrait déjà être mise en question – et son manque de persuasion auprès de ses « partenaires » de l’Otan, tout cela débouche sur le refus de regarder la réalité en face. Et si un de « nos » gars, plutôt que de sauter sur un « engin explosif improvisé », commettait une « bavure » semblable à celle qui vient de se produire, qu’en dira-t-on ?


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