HUGO AU LUXEMBOURG: L’homme d’un siècle

Ce n’est plus un scoop: en cette année de célébration du bicentenaire de sa naissance, le rayonnement international de Victor Hugo illumine le Grand-Duché, puisque l’homme y séjourna plusieurs fois dans des circonstances bien particulières. A Vianden, sa maison-musée a fait peau neuve et rouvre ses portes ce samedi 11 mai.

1802-1885. Enfant chétif et maladif, rien ne prédisposait Victor Hugo à une telle longévité. En 1862, sa première visite au Luxembourg est motivée par son état de santé. Ayant souffert de l’humidité sur „son“ île de Guernesey, il effectue chaque année un parcours dans les Ardennes belges et sur le Rhin allemand. Lorsqu’en simple touriste, il visite Clervaux, Vianden, Echternach et Larochette, le Luxembourg constitue plus une étape qu’une destination. Frank Wilhelm, professeur au Centre Universitaire, critique littéraire et conseiller scientifique de l’association des Amis de la Maison de Victor Hugo, raconte: „Le pays lui apparaît comme un concentré de germanisme. Il admire la combinaison entre une architecture orgueilleuse qui symbolise l’Ancien Régime, la féodalité oppressive, et une nature sauvage montagneuse.“ L’homme qui fut à la fois poète bourgeois, proche du peuple, visionnaire politique, écrivain engagé, artiste „malgré lui“, écologique affranchi, et qui déclara: „Je suis de mon siècle et je l’aime!“ („Les Quatre Vents de l’esprit“, poèmes, 1881), allait marquer la mémoire collective des Luxembourgeois.

Alors que „Les Misérables“ viennent de paraître, le nom de Hugo est sur toutes les lèvres. Aussi sa venue au Luxembourg n’est-elle pas spécialement annoncée, mais bel et bien connue – l’information circulait alors tout autant qu’aujourd’hui. On accueille essentiellement l’homme du monde, la personnalité qui fait la une de „Illustration“ (le „Paris-Match“ de l’époque), plus encore que l’écrivain. Les bourgmestres, hommes de culture et de progrès, se réjouissent déjà de la notoriété promise à leur commune.

Sérénades de bienvenue

Et puis les „gens des arts“, chanteurs et musiciens, lui donnent de fameuses sérénades de bienvenue – trois jours de suite en 1863, à Arlon, Larochette et Vianden, où il répond dans un discours fort flatteur: „La mélopée était majestueuse. Les paroles étaient en allemand; je ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me semblait que j’en avais une traduction dans l’âme.“ Depuis, il paraît que l’engouement des musiciens viandenois pour célébrer Hugo est resté intact …

En 1862, les deux cent mille habitants du pays disposent déjà de trois quotidiens à quatre pages au format A3. Les premiers échos sont consacrés aux ´uvres littéraires du grand homme. Lorsque, à trois reprises, le „Luxemburger Wort“ publie des feuilletons sur l’écrivain, sa une fait la part belle à de sévères critiques des „Misérables“. Le roman est attaqué d’emblée – Hugo ridiculise les „vrais croyants“ -, l’écrivain est critiqué pour des raisons morales, et ces positions radicales semblent reprises encore aujourd’hui par des titres tels que „Hugo à la sauce-ialiste“.

Puis, il y a „Union“, journal soutenant le gouvernement (celui de Guillaume III, roi des Pays-Bas, grand-duc du Luxembourg), „relativement conservateur“, précise Frank Wilhelm. „L’Union ne défendait pas tellement le gouvernement mais le monarque. ( ) Or Hugo s’était permis des jugements sur la famille des Nassau, ayant notamment dit de Guillaume Ier qu’il était ‚un stupide bourgeois couronné'“, explique le professeur. „Le roi avait mis le château de Vianden en vente alors qu’il lui avait été donné par le Congrès de Vienne. Hugo trouvait scandaleux qu’il puisse se défaire de ce château, alors en parfait état, et que l’aristocratie n’assume même pas la responsabilité d’un régime social inique.“ Pour cette raison, ledit journal attaque bien évidemment Hugo en sa qualité d’opposant politique. Enfin, il y a la presse de l’opposition. Le „Courrier du Grand-Duché de Luxembourg“, qui défend la bourgeoisie de l’industrie sidérurgique, économiquement soucieuse de rester maître du jeu, adopte une tactique un tantinet plus élaborée. En effet, Hugo ayant clairement dénoncé l’exploitation du peuple par une bourgeoisie égoïste, le journal se limite à relater avec moult détails le succès de ses livres, finissant ainsi par „noyer le poisson“, en ne parlant de rien d’autre que des retombées économiques.

Expulsé de Belgique le 30 mai 1871, pour avoir offert l’asile politique aux Communards de Paris, Hugo est autorisé, en vertu de son humanisme, à revenir au Luxembourg, même si l’on y redoute son zèle … Le chef du Gouvernement, Emmanuel Servais, „qui a le courage d’accepter Hugo pour un bref séjour, pose toutefois la condition qu’il s’abstienne de poser quelque geste politique que ce soit“, explique Frank Wilhelm.

Rien ne peut l’arrêter

Quelques discours seront pourtant prononcés, quelques lettres ouvertes publiées. Rien ne semble pouvoir l’arrêter! D’autant qu’au niveau local, deux personnalités lui sont particulièrement favorables: M. Knaff, à Larochette, un libéral heureux de partager son inimitié contre les „Pafen“ luxembourgeois, et, à Vianden, le député-maire Adolphe Pauly, auprès duquel il se rend durant tout l’été. Le 8 juin 1871, il installe sa famille à l’auberge de Marie Koch à Vianden (l’actuel Hôtel Victor Hugo, vis-à-vis du musée). Lui-même loue une pièce de la maison d’en face, jouxtant le pont. Ses fenêtres donnent sur l’Our et sur la silhouette du château alors en ruine. Là, il écrit une cinquantaine de poésies, la plupart sans rapport direct avec le pays, publiées dans „L’Année terrible“ (1872). Il cite Diekirch dans „L’Homme qui rit“ (1869) et Vianden dans „Quatrevingt-treize“ (1874).

A Paris, l’Hôtel de Rohan-Guéménée, place Royale, où Hugo vécut entre 1832 et 1848, devient musée en 1902. A Guernesey, Hauteville House, sa maison d’exil de 1856 à 1870, est intégralement conservée depuis 1927. Troisième du nom, la „Maison de Victor Hugo“ à Vianden est inaugurée en 1935. L’endroit n’a alors rien du musée actuel: il expose toutes sortes de souvenirs hugoliens, parfois aussi futiles qu’une mèche de cheveux coupée par Juliette Drouet – à Vianden même! A partir de 1971, afin de mieux documenter le travail de Hugo au Grand-Duché, Tony Bourg donne une nouvelle impulsion au musée et publie de nombreux documents inédits.

En 2002, la rénovation muséographique s’est concentrée sur la communication qu’il fallait moderniser. Belle entrée en matière avec le site Internet www.victor-hugo.lu. Sur place, le mobilier d’époque côtoie des écrans tactiles et une projection holographique, moyens d’assurer aux visiteurs leur dose d’interactivité. Journaux, lettres, discours et dessins en font toutefois un musée essentiellement littéraire, agrémenté d’une petite terrasse littéraire.

Julie Baratin

Maison de Victor Hugo à Vianden, réouverture le samedi 11 mai. Rdv sur la place Vic Abens à 10h30. 11h.: Extrait de la 9e symphonie de Beethoven, interprétée par l’Harmonie municipale de Vianden, sous la direction de Marco Comes. Marc Schaefer interprète l’adresse de Victor Hugo au bourgmestre Adolphe Pauly et Philippe Noesen, son discours aux Viandenois. 11h30: visite de l’exposition „Les Orientales de Victor Hugo“, illustrées par Lassaâd Métoui. Heures d’ouverture en haute saison (Pentecôte, Été, Noël): tous les jours sauf lundi de 11 à 17 heures. Tél: 26 87 40 88, musee@victor-hugo.lu


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