IL Y A 20 ANS, LA GUERRE FROIDE: Jouer les rouges

Se plonger dans l’ambiance d’un monde bipolaire à travers un jeu de plateau… A l’époque, le socialisme avait certes une « patrie », mais être de gauche n’était pas forcément plus facile.

1956 : l’Union soviétique s’implante en Asie du Sud-Est. Les Etats-Unis devront réagir, sinon le domino vietnamien entraînera d’autres pièces dans sa chute.

1982 : des gouvernements socialistes sont au pouvoir en France, en Grèce et en Espagne. J’enlève un point d’influence américain dans chacun de ces pays. Cela me donne un peu d’air après l’élection récente du pape Jean Paul II, qui m’a fait perdre le contrôle de la Pologne. Nous sommes à l’avant-dernier tour d’une partie de Twilight Struggle, un jeu de pla-teau qui fait revivre la guerre froide. Notre partie se décidera probablement en Europe et au Moyen-Orient…

A première vue, ce type de jeu peut laisser perplexe. Mais pour le quadragénaire de gauche que je suis, son attrait va bien au-delà d’une sorte de partie d’échecs entre l’Est et l’Ouest. Twilight Struggle permet de se replonger dans l’ambiance politique de la guerre froide, et de réfléchir à ce qui a changé depuis. En effet, avant la chute du communisme, toute initiative, toute réflexion de gauche s’articulait sur fond de tensions de la guerre froide. Une affirmation comme « Un autre monde est possible », cri de ralliement des progressistes d’aujourd’hui, était à l’époque contrée par des réflexions du genre « Si ça vous plaît pas ici, allez donc voir chez les communistes ».

Notre soulagement de pouvoir plus librement prôner des voies alternatives est tout de même tempéré : nous réalisons depuis les années 90 combien le « bloc de l’Est » a freiné les ardeurs des ultralibéraux et des impérialistes occidentaux. Cependant, après vingt ans de règne sans partage, le système et les puissances triomphatrices en 1989 ont engendré une crise économique mondiale qui débouche sur une crise de légitimité de ce nouvel ordre mondial. Du jeu qui simulera un jour le grand chambardement auquel nous assistons actuellement, nous ne pouvons même pas imaginer le nom…

Le Che, pion de Moscou ?

Twilight Struggle a été publié par la société GMT en 2005 et a connu un succès fulgurant, dû à la fois au sujet traité et aux mécanismes de jeu abordables, mais profonds. Il en est à sa 4e édition anglaise et a été traduit officiellement ou officieusement dans une dizaine de langues. Le Twilight Struggle se déroule sur une carte du monde, à l’aide de « marqueurs d’influence » bleus avec étoile blanche et rouges avec faucille-marteau jaune. Les adversaires jouent alternativement des cartes représentant des événements de la guerre froide comme « Socialist Governments » ou « John Paul II Elected Pope ». Le jeu se termine en 1989… ce qui n’est historiquement pas tout à fait exact. En effet, ce n’est qu’en 1991 que l’Union soviétique a été officiellement dissoute, plus précisément le 25 décembre.

Revenons au début de la partie, qui a commencé en 1945. Mon adversaire américain a joué le plan Marshall pour asseoir son influence en Europe de l’Ouest, je l’ai contré avec le Pacte de Varsovie. Mais tout ne se joue pas sur le Vieux Continent : Dès les premiers tours, les points de victoire se gagnent aussi au Moyen-Orient et en Asie. La carte « Decolonization » m’a apporté une présence dans des pays comme le Vietnam et l’Indonésie. Hélas, ce dernier pays a fait l’objet d’un coup d’Etat, installant un régime pro-occidental. Ce n’est qu’en milieu de partie que j’ai reçu mon joker : la carte « Che », qui permet d’essayer de renverser un gouvernement en Amérique latine ou en Afrique avec +3 aux dés. Il est vrai qu’au Sud du Rio Grande, la lutte a été particulièrement farouche, avec des cartes comme « Junta » et « Latin American Death Squands ».

A l’époque, les « guerres de libération » étaient idéalisées par la gauche comme un combat héroïque aux objectifs nobles. Aujourd’hui, ce jugement est à revoir, et pas seulement parce que les deux superpuissances tentaient de manipuler les acteurs locaux afin qu’ils servent leurs intérêts. Les révoltes anti-coloniales, que ce soit à Cuba, au Zimbabwe, en Algérie ou au Vietnam étaient des guerres sales des deux côtés et se faisaient souvent au nom d’un nationalisme malsain débouchant sur un régime autoritaire. Cela dit, le regard méprisant que porte aujourd’hui une partie de la gauche sur de telles guérillas considérées comme irrationnelles ignore l’oppression et l’exploitation aux origines de ce type de conflit. Ce débat me semble plus ouvert que jamais.

Dans Twilight Struggle, les « anticolonialistes » et le « Che » ne sont que des atouts dans la main du joueur soviétique. Plus cynique encore, d’autres cartes favorables aux rouges sont intitulées « Liberation Theology », « Opec », « Allende » et même « Willy Brandt ». Or, les événements et les personnages visés obéissaient sans aucun doute à leur propre logique, largement indépendante de celle des deux superpuissances. Les concepteurs du jeu s’expliquent sur ce point : « A la base, Twilight Struggle tient l’ensemble des raisonnements de la guerre froide pour corrects. (…) La théorie des dominos non seulement est opérante, mais elle constitue un préalable pour étendre son influence dans une région. » Même si les historiens considèrent aujourd’hui que cette façon de voir rendait mal compte de la réalité, c’était bien celle des protagonistes américains et soviétiques de l’époque. Le choix des concepteurs a été de faire un jeu à somme nulle, où les cartes et les coups joués s’enchaînent selon une logique purement binaire.

Cette prémisse de la somme nulle est poussée à l’extrême quand il s’agit de l’éventualité d’une guerre atomique. Ainsi, au début du cinquième tour, mon adversaire a joué la « Cuban Missile Crisis ». Cette carte fixe la « defense readiness condition » (Defcon) au niveau 2, et toute opération militaire de ma part entraînerait le niveau 1, considéré comme le déclenchement de la destruction nucléaire mutuelle. Or, pour les besoins du jeu, ce serait moi le perdant, et non nous deux… un arbitrage certes moral, mais guère réaliste. Durant toute la partie, il faut garder un oeil sur la Defcon : chaque coup d’Etat entrepris la dégrade, et plus elle s’éloigne du niveau 5 (« peace »), moins on a de possibilités de contrôler par la force de nouveaux pays.

Je fais tout sauter !

L’obsession de la menace nucléaire, omniprésente durant la guerre froide, est rappelée dans le jeu par des cartes associées à des films. « How I learned to stop worrying » est bien connu, mais la carte la plus puissante s’appelle « Duck and Cover ». Il s’agit d’un film célèbre aux Etats-Unis, qui, en 1952, expliquait à la population ce qu’il fallait faire pour survivre à une attaque nucléaire : se baisser et se couvrir la tête, par exemple avec un journal. Bien entendu, les initiatives pour protéger les populations civiles – et rendre « gagnable » la guerre atomique – ne se sont pas arrêtées là. Des abris souterrains publics ont été construits à plus ou moins grande échelle selon les pays, et se visitent encore aujourd’hui. Tout un marché de construction d’abris nucléaires privés a vu le jour, dans lesquels il fallait stocker des vivres calculés pour durer plusieurs mois…et, conseil officieux, placer un revolver à côté du sas d’entrée afin d’empêcher vos voisins de vous re-
joindre.

C’était aussi l’âge d’or du pacifisme. L’idée d’un emploi de ces arsenaux de fusées et de bombes, suffisants pour détruire plusieurs fois l’ensemble de la terre, conduisait de nombreuses personnes à s’intéressser à la géostratégie et à s’engager en faveur du désarmement. Tandis qu’aujourd’hui, ce type de question ne mobilise plus personne, alors que la capacité de frappe nucléaire n’a nullement disparu. On ne s’inquiète plus de l’éventualité d’une frappe « préventive » américaine, pourtant nullement exclue. Ce sont les puissances moyennes comme le Pakistan ou la Corée du Nord qui effraient, non sans raison, ainsi que le fait que de nouveaux acteurs étatiques ou non-étatiques pourraient disposer de ce type d’arme. Or, l’idée que seul un désarmement total puisse durablement mettre à l’abri l’humanité contre une guerre nucléaire, qui paraissait évidente pendant la guerre froide, a été remplacée par des raisonnements « pragmatiques » : Même à gauche, de nombreuses personnes pensent qu’attaquer l’Iran avant qu’il ne construise sa bombe, préserverait la paix. Normal, puisque la géostratégie est redevenue un domaine réservé aux experts.

Que serait la guerre froide sans la propagande ? Un des affrontements les plus spectaculaires, pacifique, malgré ses technologies de type militaire, a été la course à l’espace, reprise dans Twilight Struggle. Ainsi, grâce à la carte « One Small Step… », mon adversaire a pu « marcher sur la lune » et construire peu après le Space Shuttle, ce qui lui a rapporté quatre points de victoire. L’honneur prolétaire est cependant sauf, car j’avais engrangé auparavant quatre points pour le prestige allant de pair avec le lancement du satellite Spoutnik, puis le premier vol orbité de Gagarine.

Dans la lutte pour les coeurs et les esprits, le jeu est sévère avec le Soviétique. En début de partie, il peut certes obtenir un avantage en jouant la crise de Berlin (« Blockade »), mais en fin de partie, le président Reagan viendra lui dire « Tear down this Wall », en plaçant trois points d’influence en Allemagne de l’Est. Berlin, aujourd’hui une capitale moderne sans plus, a été pendant quarante ans une ville-symbole, un peu délabrée, passablement alternative et profondément marquée par la division de l’Europe. La ville étant divisée en deux, les systèmes concurrents s’y livraient à un concours de beauté qui ressemblait plutôt à un concours de laideur : chaos urbanistique et tensions sociales à l’Ouest, chape de plomb et pénurie à l’Est.

Interventions d’hier et d’aujourd’hui

Il est vrai que si notre vision des Etats-Unis était critique – pas difficile, avec tous les fous furieux depuis McCarthy jusqu’à Reagan – celle de l’Union soviétique était pire. Le stalinisme, le Printemps de Prague, les dissidents et les insuffisances économiques nous étaient connus, et les passages de l’autre côté du rideau de fer ne faisaient que confirmer ces impressions. Pourtant, nous y cherchions – et trouvions – aussi quelques marques de ce que devrait être le socialisme, comme l’apparente égalité sociale et les biens culturels bon marché… les disques Melodya ramenés de Moscou ont permis à l’élève que j’étais d’étoffer ma collection de musique classique.

Le système capitaliste avait beau être critiquable, on y vivait bien durant les trente glorieuses. Si nous nous indignions à l’époque, c’était à cause de la politique étrangère occidentale et étasunienne en particulier. Ainsi, dans notre partie de Twilight Struggle, mon adversaire américain a joué de sang-froid diverses cartes de guerre… jusqu’à ce qu’au sixième tour je lui oppose le « Flower Power » : interdit de guerroyer sous peine de perdre deux points de victoire. Du temps de la guerre froide, la gauche était consciente que les interventions de par le monde servaient des intérêts égoïstes et se souciaient peu des populations concernées. Au vu des événements au Vietnam, au Chili, au Nicaragua, était-ce vraiment de l’« anti-américanisme primaire » ?

Aujourd’hui, de telles interventions sont qualifiées d’« humanitaires » et généralement considérées comme désintéressées et « justes »… Du moins sur le moment, car avec le recul, les opérations au Kosovo, en Afghanistan et en Irak apparaissent moins glorieuses. Ce qui n’empêche pas la plupart des gens d’applaudir les nouvelles aventures en Libye ou en Iran. Quant à la carte « Flower Power », elle a vite été neutralisée par « An Evil Empire », allusion au discours de Reagan de 1983 fournissant une justification morale à la guerre froide.

Or, ce même Reagan, prêt à en découdre avec l’Empire du Mal, a aussi été à l’origine d’un second souffle de l’anti-américanisme et du pacifisme. Le projet d’un bouclier anti-missiles et l’installation de missiles nucléaires modernisés en Europe a conduit à une mobilisation contre l’Otan englobant une partie des sociaux-démocrates et favorisant notamment l’émergence des partis verts. Dans Twilight Struggle, « Pershing II Deployed » fait perdre aux Etats-Unis un point de victoire et trois points d’influence. A l’époque, la gauche se méfiait de la grande alliance militaire occidentale, officiellement défensive, mais soupçonnée de préparatifs de guerre risquant de précipiter le monde entier dans le gouffre nucléaire. Aujourd’hui, alors que le rôle défensif de l’Otan est complètement effacé, et qu’elle est impliquée dans toutes sortes d’activités « impérialistes », cela ne semble gêner presque personne – peut-être parce qu’elle sert « nos » intérêts sans menacer notre survie. Seule la gauche radicale réclame encore une sortie de l’alliance occidentale ; pour les socialistes et les verts, le symbole de la lutte des idées est plutôt recherché du côté de la séparation de l’Eglise et de l’Etat…

Adieu, grand frère !

La fin de notre partie approche. A mes « Socialist Governments », l’Américain répond avec « Solidarity » – rendue possible par l’élection de Jean Paul II ; la création du syndicat « Solidarnosc » en Pologne lui apporte les points qui manquaient pour s’installer à Varsovie. Twilight Struggle rend fidèlement le manichéisme de l’époque, qui considérait les révoltes dans les pays-frères comme commanditées par la CIA, et le mouvement pacifiste comme téléguidé par Moscou. C’était bien là le drame de la constellation idéologique de la guerre froide : l’espace à gauche de la social-démocratie, aussi bien au niveau de la politique institutionnelle qu’à celui des idées, était dominé par le mouvement communiste. Sorte de grand frère de toutes les démarches anti-système, il a tenté de récupérer et de contrôler aussi bien les mobilisations syndicales que les initiatives antinucléaires – avec un succès variable et décroissant dans le temps. Régulièrement rattrapé par ses tentatives de justification de l’injustifiable – comme lors du Printemps de Prague – et par les mises au pas des dirigeants trop « indépendants », le discrédit du communisme a finalement laissé émerger une nouvelle gauche alternative sous la banière écologiste et pacifiste dans les années 80.

Un quart de siècle plus tard, du fait du triomphe de l’idéologie libérale, les verts comme les sociaux-démocrates ont été aspirés vers le centre de l’échiquier politique, libérant de nouveau l’espace à leur gauche. En effet, le bilan historique des mouvements communistes n’est sans doute pas entièrement négatif – ils se sont réellement battus pour la justice et l’émancipation sociale. Mais l’échec final de l’aventure commencée en 1917 a entraîné la disparition presque totale des mouvements considérés comme les héritiers du marxisme radical, qu’ils eussent été pro-soviétiques ou dissidents.

Une autre issue était-elle envisageable? Lors du tour de jeu final, les cartes « The Reformer » et « Glasnost » m’ont encore permis de glaner quelques points, mais cela n’a pas suffit. Embourbé en Afghanistan, accablé par la catastrophe de Tchernobyl et l’affaire de l’avion de ligne sud-coréen abattu par mes chasseurs Sukhoi-15, j’ai acté la défaite du socialisme… pleurant d’un oeil et riant de l’autre. L’échec de Gorbatchev a en effet un côté tragique : le dernier secrétaire général a misé sur la transparence et la démocratie pour renouveler le système soviétique, mais s’est trouvé écrasé entre les défenseurs de l’orthodoxie et de l’immobilisme et les « réformateurs » opportunistes et nationalistes.

Le résultat a été doublement désastreux. D’un côté, si les pays ex-communistes ont en partie mis en place des institutions démocratiques, les difficultés économiques et les inégalités croissantes pèsent sur le bon fonctionnement de celles-ci et tempèrent l’enthousiasme au sujet de leur « libération ». De l’autre, le monde a perdu le contrepoids à l’ordre capitaliste libéral que constituait le mouvement communiste. Pour le moment, malgré l’essoufflement de la crédibilité des discours libéraux, ces idées restent hégémoniques du fait qu’il n’existe aucune alternative structurée. Serions-nous mieux placés pour contester les coups de folie économique, sociale et écologique de nos gouvernements si l’Union soviétique existait encore ? Probablement pas, car nous en serions toujours à expliquer qu’« un autre socialisme est possible » – plutôt que de simplement demander à « changer tout ».


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