REVUE LITTERAIRE: Tremplin d’anonymes ascendants

Il y a quelque temps, apparaissait dans la presse l’annonce d’une nouvelle revue littéraire baptisée „L’Instant“, dont le but et la raison d’être sont restés opaques.
Le woxx a tenté de lever le mystère.

L’un est-il le successeur de l’autre? A gauche „La Clef du Cabinet des Princes d’Europe“ paru en 1704. A droite, „L’Instant“, paru quelques 300 ans plus tard.

L’entretien se passe par téléphone. Ou, plus justement, il passe entre un téléphone posé sur un bureau et un portable collé à une oreille quelque part dans les ruelles sinueuses de Turin. Célestin d’Udix, un des créateurs de la revue souhaite rester anonyme et c’est pourquoi il se cache derrière ce pseudonyme. On pourra tout au moins révéler que dans son adresse mail apparaît le nom de Maldoror. Ce qui en dit long. Enfin, pour ceux qui sont familiers avec les chants du comte de Lautréamont, pseudonyme d’un certain Isidore Ducasse, étudiant inconnu qui devînt, longtemps après sa mort, une des principales sources d’inspiration de l’école sur réaliste …

A première vue, „L’Instant“ – petite brochure photocopiée en noir et blanc, soigneusement agrafée – a l’air d’une publication estudiantine quelconque: un peu trop de termes importants et gonflés et un soupçon de satire potache peu compréhensible. Ce n’est qu’en feuilletant les pages qu’on s’aperçoit que le ton est sobre et sérieux et que, point de vue niveau, il faut au moins un bac +5 pour vraiment comprendre leur contenu, tant c’est indigeste. Première erreur: „Ni moi, ni mon collaborateur n’avons fait le bac“, résonne la voix un peu nasale de l’autre côté de la ligne, „nous avons tous les deux quitté l’école très tôt“. Comment cela se fait-il alors qu’ils passent leurs temps à se tremper dans des pavés comme „Etre et Temps“, d’un certain Heidegger, ou encore à déambuler dans les labyrinthes de pensées que Nietzsche créa pendant ses dernières années de semi-lucidité? „Pour nous, faire cette revue, c’est en quelque sorte une autoformation, nous apprenons à nous libérer de toutes nos contraintes, de ce que nous appelons le sale petit secret dans lequel chaque auteur est enfermé.“ Et de continuer avec une longue explication de ce fameux „sale petit secret“; il s’agit de la réserve d’intimité que chaque auteur possède et qui le force à la rigueur. „On se bat contre cette réserve. Pour nous, la revue est un espace créatif et libre de toute contrainte, tourné résolument contre la prison des écrivains qu’est le devoir d’intimité“. Pour cette raison aussi, ils désirent garder l’anonymat. Ne pas se mettre personnellement en avant, tout en se gardant la possibilité de tout pouvoir dire, tel est le crédo de „L’Instant“. Et la condition expresse à tout-e intéressé-e qui voudrait contribuer à la revue.

„L’Instant“ serait-elle alors une revue pour et faite par des exhibitionnistes? „Mon coeur mis à nu“, comme l’écrivait en son temps Charles Baudelaire? „Pas vraiment“, rétorque d“Udix, „il s’agit d’une démarche dans la démarche. Ecrire pour nous, c’est une façon d’échapper à l’autohypnose du réel. C’est l’atteinte d’un état second. D’un état de lucidité, qui nous permettra peut-être – pour le dire avec Nietzsche – de devenir ce que nous sommes.“ ajoute la voix.

Là, on plonge en plein essentialisme façon un peu vieillotte. De toute façon, proclamer à la première page d’une revue qu’on se bat contre la décadence et qu’on se considère comme ascendant, laisse supposer que l’idée du surhomme n’est pas loin. „Pas pour un sou“ s’exalte le jeune créateur,“ l’idée d’un surhomme implique toujours celle du sous-homme, et ce n’est pas ce qui nous intéresse. En combattant la décadence, nous voulons lever l’attention sur le nihilisme ambiant de notre époque. Par exemple celui qui est célébré dans les romans de Michel Houellebecq. A cette célébration du cercle vicieux, nous opposons notre recherche, en toute modestie, d’un cercle non-vicieux. C’est risqué, mais c’est notre pari. Nous dansons sans corde. Et sans nous plonger dans le faux bonheur de la résignation, tel qu’il se montre dans le nihilisme“. Glucksmann doit être content.

Même pas le bac

Mais à propos d’originalité, dans quel sillon les deux révolutionnaires se situent-ils? Ils n’ont quand-même pas tout inventés eux-mêmes? D’Udix: „Nous nous sentons assez proches d’une revue qui paraît depuis neuf ans et qui s’appelle „Ligne de risque“, même si le niveau et la démarche sont tout à fait différents.“ En effet, la différence principale est que les deux créateurs de „Ligne de risque“ sont des auteurs connus du public. Yannick Haenel et François Meyronnis, ont fondé leur revue en 1997 et se sont alors longuement appliqués à dynamiter la scène littéraire parigote. Ils voulaient à l’époque faire disparaître tous les écrivains du „néant toxique“ – comme ils disaient – donc: Houllebecq, mais aussi Régis Jauffret et Alain Robbe-Grillet. De nos jours, ces polémiques ont cessé, et la revue laisse plus de place aux discussions sur la notion du néant avec des spécialistes de la pensée asiatique et autre. „Evidemment que ces excursions dans la complexité du néant, qui a longtemps été qualifié de tout simplement impensable par la pensée occidentale, nous fascine.“ commente-t-il. De plus les créateurs le „L’Instant“, sont entrés en contact avec ceux qui les ont inspirés. Une collaboration prochaine n’est pour le moment ni prévue, ni exclue.

Double racine

Pourtant, il y a encore une autre tradition, dans laquelle s’inscrit „L’Instant“. Tradition plus proche de son unique lieu de parution pour le moment: le Luxembourg. La deuxième page de la revue présente un facsimilé du titre de „La Clef du Cabinet des Princes d’Europe“, première revue à avoir été imprimée et publiée au Luxembourg tout au long du XVIIe siècle. Comme pour „L’Instant“, les auteurs restaient anonymes. Et s’intéressaient aussi, à partir de 1750, aux pensées des Lumières, l’avant-garde de l’époque.

Les préliminaires établis, il ne reste qu’à voir quel futur se prépare pour cette publication incongrue et unique dans un marché de la presse qui est, non seulement au Luxembourg, à la botte des annonceurs et/ou des courants idéologiques. „Nous continuerons notre aventure,“ assure d’Udix, „nous comptons évoluer surtout sur le plan du contenu, le layout et les effets graphiques ne nous intéressent que très secondairement. Tout comme le facteur économique: nous ne deviendrons pas riches avec „L’Instant“, mais ça nous est bien égal“. Et pour le contenu? Ne risquent-ils pas d’effrayer et de faire reculer le lecteur avec ce contenu manifestement lourd à digérer? „Si ce journal n’était lu que par nous deux, on s’en foutrait éperdument“, dit-il en tirant la dernière conséquence.

„L’Instant“, mensuel littéraire, numéro 1, février 2006, 2 €.


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