ELECTRICITE: Apprivoiser la libéralisation

von | 22.07.2005

Ecologie, social et marchĂ© sont-ils compatibles? Le rapport de Claude Turmes sur la libĂ©ralisation du secteur de l’Ă©lectricitĂ© indique des solutions, mais rĂ©vèle aussi des contradictions profondes.

Nationaliser les rĂ©seaux Ă©lectriques de haute tension, voilĂ  une revendication que l’on attendrait de la part de politicien-ne-s de la gauche radicale, mais pas d’un Vert. Pourtant c’est une des recommandations formulĂ©es par le dĂ©putĂ© europĂ©en Claude Turmes dans son rapport „Energie fir d’Zukunft“. Il s’agit d’un travail qu’il a effectuĂ© en tant qu’expert en la matière pour le compte du ministre de l’Ă©conomie Jeannot KreckĂ©. „J’ai souhaitĂ© entendre un avis autre que celui des acteurs Ă©conomiques avant de transposer la nouvelle directive sur la libĂ©ralisation de l’Ă©lectricitĂ©“, explique ce dernier. Le rapport de Turmes ne sera donc qu’un Ă©lĂ©ment parmi d’autres.

Lors d’une confĂ©rence de presse mercredi dernier, le dĂ©putĂ© europĂ©en a expliquĂ© les choix formulĂ©s dans le rapport: „Les grands opĂ©rateurs du secteur de l’Ă©nergie cherchent Ă  contrĂ´ler un maximum de rĂ©seaux de distribution“, analyse-t-il. MĂŞme au Luxembourg: La RWE viserait au contrĂ´le de Cegedel, Eon Ă  celui de Soteg, la filiale „Ă©lectricitĂ©“ d’Arcelor … et Electrabel ferait les yeux doux au rĂ©seau communal d’Ettelbruck. Cela pourrait conduire Ă  une guerre des rĂ©seaux entre opĂ©rateurs Ă©trangers, menĂ©e sur le dos des consommateurs et consommatrices luxembourgeois-es.

Faire passer l’ensemble des rĂ©seaux sous contrĂ´le public – Ă©tatique ou communal – prĂ©sente plusieurs avantages aux yeux de Claude Turmes. D’une part, la gestion publique du rĂ©seau se met au service de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral plutĂ´t que du profit maximal. Il donne un exemple: „La panne de septembre 2004 est la consĂ©quence directe de la dĂ©cision de la RWE de ne pas effectuer un investissement nĂ©cessaire.“ D’autre part, cela empĂŞcherait les grands opĂ©rateurs d’obtenir des avantages concurrentiels grâce au contrĂ´le de rĂ©seaux. En effet, une sociĂ©tĂ© propriĂ©taire de telle ligne de transport peut exclure les concurrentes du marchĂ© en leur facturant un droit de passage dissuasif. Par contre, un rĂ©seau sous contrĂ´le public serait neutre par rapport aux diffĂ©rents fournisseurs de courant.

Il faut nationaliser!

Claude Turmes est convaincu de la faisabilitĂ© d’une telle nationalisation: „C’est ce que vient de faire le Danemark.“ Le modèle danois promu par le dĂ©putĂ© europĂ©en consiste en une nationalisation du rĂ©seau de transport et une prioritĂ© Ă©tatique au rachat en ce qui concerne les rĂ©seaux de distribution rĂ©gionaux, moins importants stratĂ©giquement. Au Luxembourg, l’Etat pourrait notamment racheter le rĂ©seau Sotel en Ă©change d’une partie de ses actions Arcelor. Et si la sociĂ©tĂ© sidĂ©rurgique n’est pas d’accord? „On peut faire une loi qui impose la propriĂ©tĂ© publique“, affirme Turmes. Ce n’est pas la seule contrariĂ©tĂ© que son rapport causera du cĂ´tĂ© d’Arcelor. En effet, le projet d’une connexion directe entre le rĂ©seau français – et donc la centrale de Cattenom – et les aciĂ©ries Ă©lectriques est rejetĂ©: sa nĂ©cessitĂ© ne serait pas Ă©tablie.

Afin de montrer que libĂ©ralisation ne rime pas forcĂ©ment avec dumping social, le rapport inclut des recommandations relatives au maintien des quelque mille emplois dans le secteur de l’Ă©lectricitĂ© et du gaz au Luxembourg. En accord avec les syndicats, il recommande le modèle eschois pour la rĂ©forme des rĂ©seaux de distribution communaux. Enfin, le rapport critique un certain nombre de dysfonctionnements au niveau du ministère de l’Ă©conomie, en charge de la politique Ă©nergĂ©tique. Certains hauts fonctionnaires, en cumulant les mandats, seraient Ă  la fois contrĂ´leurs et contrĂ´lĂ©s, ce qui aurait conduit Ă  des abus. Par ailleurs, la Cegedel aurait encaissĂ© des annĂ©es durant des profits excessifs, essentiellement aux frais des PME et des mĂ©nages.

Le rapport de Claude Turmes constitue sans doute un excellent canevas pour une libĂ©ralisation „apprivoisĂ©e“ du secteur de l’Ă©lectricitĂ©. D’un autre cĂ´tĂ©, il met aussi en Ă©vidence les contradictions fondamentales entre des objectifs sociaux et Ă©cologiques et le recours aux lois du marchĂ© dans ce secteur. Ainsi, que penser du „scĂ©nario catastrophe“ dressĂ© par Claude Turmes en cas de politique expansionniste de la Sotel? Celle-ci se connecterait sur le rĂ©seau français pour avoir un accès direct au courant nuclĂ©aire Ă  bas prix. Ensuite elle proposerait cette Ă©lectricitĂ© aux grands consommateurs industriels du Sud du pays, actuellement connectĂ©s sur des lignes Cegedel. ConsĂ©quence: le rĂ©seau Cegedel serait sous-exploitĂ©, et le coĂ»t au kilowatt renchĂ©ri – aux dĂ©pens des PME et des mĂ©nages.

La logique Cattenom

Ce scĂ©nario, la Fedil l’appelle de ses voeux, face au „dĂ©rapage du coĂ»t de l’Ă©nergie“: „Les responsables politiques et les opĂ©rateurs devraient favoriser les interconnexions pour amĂ©liorer les conditions d’accès aux diffĂ©rents fournisseurs.“ En effet, quoi de plus normal sur un marchĂ© que de laisser jouer la loi de l’offre et de la demande? S’il est effectivement moins cher de se faire livrer directement de France par une ligne sĂ©parĂ©e du rĂ©seau gĂ©nĂ©ral, la demande des industriels n’est qu’une application de la logique de la libĂ©ralisation. Que cela conduise Ă  des prix plus Ă©levĂ©s pour certain-e-s consommateurs et consommatrices, cela est très bien acceptĂ© sous le nom de „vĂ©ritĂ© des prix“ par les Verts et les Ă©cologistes dans d’autres contextes, comme celui de la distribution de l’eau,.

De mĂŞme, Claude Turmes doit accepter que dans un contexte de marchĂ© europĂ©en, le combat contre l’Ă©nergie nuclĂ©aire est rendu difficile sur le plan politique. Il n’est plus possible de prescrire aux consommateurs nationaux d’Ă©viter l’achat d’Ă©lectricitĂ© produite de cette manière. Il propose donc d’autres instruments pour obtenir cet effet: information des consommateurs et mise en place d’un taux de TVA dissuasif pour le „courant jaune“.

A observer ces contorsions, on se dit que la libĂ©ralisation, mĂŞme „apprivoisĂ©e“, n’est peut-ĂŞtre pas la panacĂ©e. En effet, il y a de bonnes raisons pour maintenir l’ensemble du secteur de l’Ă©lectricitĂ© sous contrĂ´le public. D’abord, la nature du bien „Ă©lectricitĂ©“, très fluide et difficile Ă  facturer au „juste prix“. Ensuite son caractère de service de base, indispensable Ă  la vie normale en sociĂ©tĂ© et donc peu compatible avec une logique marchande. Enfin les externalitĂ©s Ă©cologiques de la production d’Ă©lectricitĂ©, qu’il s’agisse de CO2 ou de dĂ©chets nuclĂ©aires, plaident en faveur d’un contrĂ´le politique direct. Bien entendu, un modèle de contrĂ´le plus dĂ©mocratique et plus efficace que celui des anciens monopoles publics reste Ă  inventer.

L’aspect le plus intĂ©ressant du rapport de Claude Turmes est sans doute qu’il indique un changement de mentalitĂ©. La proposition de nationaliser les rĂ©seaux apparait aujourd’hui comme une idĂ©e osĂ©e, mais aurait Ă©tĂ© impensable il y a cinq ans. L’idĂ©ologie libĂ©rale, dont demeure imprĂ©gnĂ© le rapport, est en perte de vitesse. Il y aura sans doute encore quelques black-out, quelques dĂ©sastres climatiques et l’un ou l’autre accident nuclĂ©aire, avant que Turmes ou l’un-e de ses successeur-e-s Ă©labore un rapport proposant la renationalisation de l’ensemble du secteur Ă©nergĂ©tique.

Le rapport peut être téléchargé sur le site www.eco.public.lu (brève du 19.7.05).

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