DIRECTIVE BOLKESTEIN: Inquiétude persistante

von | 24.02.2006

Dans le texte adoptĂ© par le Parlement europĂ©en, le principe du pays d’origine est passĂ© Ă  la trappe. Mais de nombreux points flous existent, notamment du cĂ´tĂ© des services publics.

Ce n’est pas demain qu’une clinique privĂ©e „Marie Curie“, avec un siège social Ă  Varsovie, s’installera Ă  Differdange et fournira des soins de santĂ© selon des standards polonais et avec du personnel rĂ©munĂ©rĂ© en zlotys. Cette menace, Ă©voquĂ©e par l’altermondialiste Raoul-Marc Jennar dans une interview (woxx no 752), semble dĂ©sormais Ă©cartĂ©e. La directive services a Ă©tĂ© Ă  moitiĂ© „dĂ©bolkesteinisĂ©e“ selon l’expression de l’eurodĂ©putĂ© vert Alain Lipietz.

Le Parlement europĂ©en a en effet adoptĂ© il y a une semaine, le jeudi 16 fĂ©vrier, un texte de compromis Ă©laborĂ© par les groupes social-dĂ©mocrate et conservateur. C’est ainsi que le principe du pays d’origine a Ă©tĂ© Ă©cartĂ©, imposant notamment aux entreprises le respect du droit du travail du pays dans lequel les services sont fournis et exĂ©cutĂ©s. Ainsi les plombiers et les infirmières polonais-es bĂ©nĂ©ficieront du salaire minimum voire des conventions collectives luxembourgeois. D’autre part, de nombreux secteurs ont Ă©tĂ© explicitement exclus de la directive, comme les agences de travail intĂ©rimaire et les services de garde d’enfants. Dans ces domaines, les Etats membres imposent librement leurs rĂ©glementations, dans le respect des autres textes communautaires.

Adieu Frits

„Bolkestein est vraiment mort“, dĂ©clare le dĂ©putĂ© europĂ©en Robert Goebbels, impliquĂ© dans la nĂ©gociation du compromis. Le LSAP a tenu Ă  expliquer sa position lors d’une confĂ©rence de presse le lendemain du vote. Pour Goebbels, les Ă©lĂ©ments anti-sociaux ont disparu du texte de la directive. Frits Bolkestein voulait appliquer le principe du pays d’origine Ă  la prestation de services comme cela s’applique Ă  la circulation des marchandises. „Or les services ne sont pas des marchandises, ils sont fournis par des ĂŞtres humains qui ont des besoins sociaux.“

„Nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© que la Commission retire la directive, au vu de sa valeur symbolique“, explique son collègue de parti Ben Fayot. Selon lui, il aurait quand mĂŞme fallu proposer un texte, car il y a besoin d’une directive pour libĂ©raliser les services. „Cette directive conduira peut-ĂŞtre Ă  de nombreux recours devant la Justice europĂ©enne. Mais
cela est dĂ©jĂ  le cas actuellement. Mieux vaut avoir un texte lĂ©gislatif spĂ©cifique plutĂ´t qu’un ‚gouvernement des
juges‘.“

En effet, la libre circulation des services est dĂ©jĂ  prĂ©vue dans le traitĂ© de Rome de 1957. Or ce principe n’a jusqu’ici pas Ă©tĂ© explicitĂ© dans la mĂŞme mesure que les règles de la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes. De nombreuses plaintes se sont fondĂ©es sur ce principe et ont conduit Ă  une jurisprudence complexe en la matière. La directive services devrait donner Ă  la Cour europĂ©enne des repères plus prĂ©cis qu’un principe de libre circulation gĂ©nĂ©rique.

L’un des cas les plus cĂ©lèbres est celui de la rĂ©novation d’une Ă©cole Ă  Vaxholm en Suède. Ce travail Ă©tait effectuĂ© par une entreprise lettone,
payant des salaires beaucoup moins Ă©levĂ©s que ce que prĂ©voit la convention collective suĂ©doise pour le secteur du bâtiment. Les syndicats locaux font pression sur l’entreprise lettone, et celle-ci porte plainte en vertu de la libre circulation. L’affaire est transmise Ă  la justice europĂ©enne, puis Ă  la Commission en tant que gardienne des traitĂ©s. Celle-ci a estimĂ© que la justice suĂ©doise pourrait imposer le respect des conventions collectives. Or, si le texte de compromis de la directive services finit par ĂŞtre adoptĂ©, il tranchera le flou juridique prĂ©cisĂ©ment dans ce sens-lĂ . Le respect des conventions collectives lors de la prestation de services est d’autant plus important que des pays comme la Suède et l’Allemagne n’ont pas de salaire minimum lĂ©gal, et que le dumping social n’est Ă©vitĂ© qu’Ă  travers les conventions.

Ni origine, ni destination

„Du cĂ´tĂ© du droit du travail, j’ai l’impression que nous pouvons ĂŞtre tranquilles“, estime Nico Clement, en charge du dossier Ă  l’OGBL. Pour lui, c’est un succès, mais cela ne va pas assez loin. „De toute façon, nous n’Ă©tions pas demandeurs d’une telle directive horizontale.“ Le syndicaliste note que le principe du pays d’origine n’a pas Ă©tĂ© remplacĂ© par un principe du pays de destination. „En principe, le Luxembourg peut encore imposer des règles d’hygiène, par exemple dans des salons de coiffure, au nom de la santĂ© publique. Mais il devra s’en justifier, et chaque règle pourra ĂŞtre contestĂ©e devant les tribunaux europĂ©ens.“ Cette confusion est d’ailleurs l’un des principaux reproches qu’il adresse au texte.

Mais l’enjeu de la directive services est double: Ă  cĂ´tĂ© de l’affrontement sur les rĂ©glementations applicables, il y a eu la bataille sur les secteurs Ă  protĂ©ger. En effet, le secteur des services recouvre aussi les services publics. MĂŞme s’il ne s’agit pas d’activitĂ©s marchandes, il s’agit bien d’activitĂ©s Ă©conomiques. Ce qui complique encore les choses, c’est que la situation est fort disparate en Europe: les mĂŞmes activitĂ©s sont Ă  charge de l’Etat dans un pays, laissĂ©es au marchĂ© dans un autre et d’Ă©conomie mixte dans un troisième. Ainsi le secteur de l’Ă©nergie est depuis longtemps privĂ© en Allemagne, mais pas en France. L’eau par contre Ă©tait semi-privatisĂ©e en France alors qu’elle demeurait entre les mains du public en Allemagne.

Ce type de services a Ă©tĂ© traitĂ© de manière particulière dans la lĂ©gislation europĂ©enne: il Ă©tait protĂ©gĂ© contre le principe de concurrence par une clause spĂ©cifique, mais Ă©tait en mĂŞme temps considĂ©rĂ© comme une exception, et non comme un fondement des sociĂ©tĂ©s et Ă©conomies europĂ©ennes. Pas Ă©tonnant donc que les apĂ´tres de la libĂ©ralisation – sociaux-dĂ©mocrates en tĂŞte – aient cru nĂ©cessaire de libĂ©raliser une bonne partie de ces secteurs: Ă©nergie, tĂ©lĂ©communications, transports …

Il est vrai que ces libĂ©ralisations Ă©taient encadrĂ©es et introduites progressivement. Avec la proposition initiale de Frits Bolkestein, le risque Ă©tait rĂ©el que l’ensemble de ces secteurs se voie imposer une libĂ©ralisation forcĂ©e. Or le texte de compromis exclut un certain nombre de secteurs comme les services de santĂ© publics et les services d’aide sociale et familiale. Les secteurs non explicitement exclus comme l’eau et l’Ă©ducation devraient ĂŞtre protĂ©gĂ©s par la clause sur les services d’intĂ©rĂŞt Ă©conomique gĂ©nĂ©ral (SIEG). Ceux-ci sont Ă©galement exclus, mais libre Ă  chaque Etat de dĂ©finir ce qu’il considère comme un SIEG.

Protection incertaine

Robert Goebbels explique qu’en France, le secteur de l’eau devra ĂŞtre ouvert Ă  la libre prestation, puisque les deux tiers des collectivitĂ©s locales font dĂ©jĂ  des appels
d’offre. Le flou quant Ă  la dĂ©finition des SIEG peut conduire loin. Ainsi, l’existence au Luxembourg de quelques Ă©coles primaires non publiques et d’un minerval dans certains cas pourrait remettre en question le statut de SIEG de l’Ă©ducation primaire, qui du coup tomberait sous la directive services …

„Ça fait des annĂ©es que nous demandons une directive spĂ©cifique pour les SIEG“, se plaint Nico Clement. Il y voit un complĂ©ment Ă  la directive actuelle, avec un autre texte sur le travail intĂ©rimaire. „Par ailleurs, nous ne sommes pas convaincus que cette fureur de libĂ©raliser apporte un plus en matière d’efficacitĂ© Ă©conomique.“ Mais Clement voit de nouveaux dangers se profiler Ă  l’horizon. „Avec le fameux traitĂ© Gats sur les services, sur lequel on nĂ©gocie Ă 
l’Organisation mondiale du commerce, des secteurs aujourd’hui considĂ©rĂ©s comme protĂ©gĂ©s risquent d’ĂŞtre ouverts Ă  la logique marchande.“ MĂŞme la „dĂ©bolkesteinisation“ ne paraĂ® t pas acquise. MalgrĂ© ses dĂ©clarations, la Commission pourrait remodeler le texte de compromis. Nico Clement rappelle que la majoritĂ© au Parlement n’a pas Ă©tĂ© si nette. „A nos yeux, le match n’est pas encore gagnĂ©“, conclut-il.

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