Brésil : La démocratie abolie

La fin de la dictature militaire au Brésil, il y a plus de 30 ans, marquait le début de la démocratisation de tout un continent. Serait-ce la fin d’un cycle ?

Photo : CC BY-SA 2.0_CPERS Sindicato_EleNao

« Le Brésil vient d’élire le chef d’État le plus extrémiste des nations démocratiques », commentait lundi le journaliste brésilien Celso Rocha de Barros. Il se demandait par ailleurs combien de temps son constat resterait encore d’actualité, le Brésil risquant justement de quitter le camp démocratique.

Ce n’est pas la première fois qu’un représentant de la droite « anti-establishment » se présente comme le mieux placé pour mettre fin à la corruption, qui n’épargne pas le Brésil. Mais comme la corruption est souvent plutôt un symptôme qu’une maladie, tant Quadros, en 1960, que Collor de Mello, en 1989, ont échoué lamentablement en la matière. Ils ont été déchus de leur fonction bien avant le terme de leur mandat.

Rien, cependant, n’indique que cette fois-ci les choses vont se passer de la même façon. Le président élu est bien plus à droite que ses prédécesseurs et il n’a rien caché de ses ambitions, qui vont au-delà de la lutte anticorruption et visent directement les acquis sociaux des presque 40 millions de Brésilien-ne-s qui ont su sortir de l’extrême pauvreté depuis 2003, que ce soit via la « Bolsa Família » ou le programme « Fome Zero » (voir woxx 1499). Sa victoire très large s’est appuyée sur des milieux fortunés et les sectes protestantes, de plus en plus influentes.

Vu les circonstances, les 44,8 pour cent des votes que le candidat du Parti des travailleurs (PT), Fernando Haddad, a obtenus pourraient même nous réconforter. Et le fait que le PT a su maintenir ses positions au Nordeste montre bien que la recette Bolsonaro n’a pas pris dans les régions où s’accumulent les moins bien lotis.

Mais le vote pour Bolsonaro reste quand même un vote anti-PT. Le parti, qui n’a jamais gouverné seul, est tenu pour responsable des conséquences de la crise qui touche le pays depuis 2011. Les arrangements avec les partis de droite, les gâchis énormes qu’ont constitués la tenue du Mondial en 2014 et celle des Jeux olympiques en 2016 ont finalement rendu possible la candidature de Bolsonaro.

Le PT, qui a pu remporter depuis 2003 quatre élections successives, a bien perdu son contact avec les mouvements de base dont sont issus nombre de ses représentants. Il avait misé sur le « tout-Lula » et a donné ainsi l’occasion à la droite unie de tenir en échec, par un procès des plus discutables, ce parti symbole de l’après-dictature militaire. Le candidat de réserve n’a en effet pu entrer dans la course que trois semaines avant le premier tour des élections.

L’ironie veut que les partis de droite, comme le Partido Progressista Brasileiro (auquel appartenait Bolsonaro de 1995 à 2003) sont beaucoup plus concernés par le « lava jato » – la campagne de lavage express, c’est-à-dire de lutte anticorruption au sein de la classe politique brésilienne par une justice non moins discutable – que le PT.

Mais on doit craindre que le mandat de Bolsonaro sera long et qu’il ne sera pas sans conséquence sur la vie démocratique.

Tout comme pour l’élection de Trump, il y a maintenant deux ans, cette élection aura aussi été largement influencée par les réseaux sociaux. 120 millions de Brésilien-ne-s – sur une population totale de 208 millions comptant 145 millions d’électrices et électeurs – seraient abonné-e-s à WhatsApp, ce réseau par où toutes les bonnes et moins bonnes informations arrivent et qui a largement été utilisé par Bolsonaro et ses supporters.

Mais on ne peut pas ignorer que son succès s’inscrit dans une droitisation générale de l’opinion publique au Brésil, qui laisse craindre que son mandat sera long et qu’il ne sera pas sans conséquence sur la vie démocratique. Il a déjà déclaré la guerre au MST, le Mouvement des sans-terre : les occupations de terres seraient dorénavant considérées comme des actes terroristes, la propriété privée étant sacrée.

Le PT, tout comme le MST, est né des cendres de la dictature militaire qui avait placé ce pays sous une chape de plomb de 1964 à 1985. Il reste à espérer que les cadres et les militant-e-s sauront rebondir et faire en sorte que le parti et les mouvements de base redeviennent des vecteurs du progrès et de l’espoir.


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