Chine et monde face à la Covid : L’effet bœuf

Plus critiquée que jamais côté droits humains, plus convaincante que jamais côté lutte anti-Covid : la Chine aborde l’année du bœuf dans une posture difficile mais non dépourvue d’atouts.

Tête de bœuf : sculpture d’Ai Weiwei faisant allusion au zodiaque chinois, aux humiliations du passé et au chauvinisme du présent. (Wikimedia ; Karelj ; PD)

La Chine est-elle en train de séduire le monde ? Il y a huit mois, on pouvait répondre par la négative (woxx 1581 : Les masques parlent déjà chinois). Certes, les dons de matériel médical au reste du monde (y compris le Luxembourg) et l’apparent succès du confinement chinois laissaient apparaître le pays sous une lumière favorable, aussi par contraste avec les États-Unis de Donald Trump. Mais des doutes sur les mesures très autoritaires de Pékin s’ajoutaient aux préjugés antichinois pour entraver l’offensive de « soft power » chinoise. Surtout, la diplomatie de Pékin gâchait elle-même les effets favorables en adoptant un ton accusateur et nationaliste, voire en promouvant des théories sur l’origine du virus non moins fumeuses que celles des tweets trumpiens (online-woxx : La Chine contre Covid-19… et le reste du monde).

Faire comme la Chine ?

Ce vendredi 12 février, on fête le Nouvel An chinois et on passera de l’année du rat à celle du bœuf – l’occasion de refaire le point sur la place de la Chine dans le monde. En effet, beaucoup de choses ont changé par rapport à mai 2020. D’un côté, au fil des mois, l’efficacité des mesures de Pékin contre la Covid s’est confirmée, alors que la majeure partie du reste du monde se résigne à endurer une troisième vague de la pandémie. De l’autre côté, en Occident, l’image de la Chine s’est fortement détériorée par l’attention qu’ont reçue les violations des droits humains à Hong Kong et au Xinjiang. Il s’y rajoute qu’avec la fin de l’ère Trump, Pékin pourra moins facilement renvoyer aux excès étasuniens pour minimiser les siens. Alors, la Chine s’impose-t-elle comme modèle face à un Occident en crise, ou est-elle en passe de devenir une sorte d’empire du Mal à combattre par tous les moyens ?

Quand il s’agit de combattre la Covid, on doit constater que le pouvoir de séduction de la « méthode chinoise » est considérable. Une initiative comme #ZéroCovid constate que « contrôler la pandémie en aplanissant la courbe a échoué » et appelle à une stratégie européenne qui, sans faire référence explicitement à la Chine, rappelle fortement les mesures conséquentes qui y ont été mises en œuvre. Certes, on attend encore les résultats de l’enquête de l’OMS sur les origines de la pandémie à Wuhan. Mais quelles que soient les erreurs commises par les instances politiques chinoises en décembre 2019, elles auront été rachetées par la manière convaincante dont Pékin a permis à sa population de retrouver une vie sociale et économique relativement normale.

Surtout que cela contraste fortement avec ce qui s’est passé dans les sociétés occidentales : chaos des prises de décisions politiques et, dans l’ensemble, mesures inconséquentes et insuffisantes. Peut-on conclure, comme le font certain-e-s, que les sociétés dites « ouvertes » sont paralysées par des débats inutiles et incapables de prendre des mesures nécessaires mais impopulaires ? À première vue, cela paraît plausible, mais il y a les contre-exemples du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, qui ont géré la pandémie aussi bien que la Chine continentale.

Empire du Milieu ou du Mal ?

Reste que les « méthodes chinoises » semblent séduire de plus en plus les opinions occidentales – une séduction inavouable, mais qui va bien au-delà du domaine sanitaire. « Le masque n’est-il pas le cousin du filtre internet, destiné à endiguer la contamination des esprits ? », écrivions-nous en mai dernier. Entre-temps, face aux agissements des extrêmes droites, notamment l’assaut contre le Capitole, l’enthousiasme en faveur d’un « assainissement » de l’internet ne connaît plus de limites en Occident. Une évolution que voient avec un grand soulagement tous les gouvernements autoritaires de la planète, car ils pourront plus facilement justifier le muselage de leurs oppositions – qui ne sont que de dangereuses organisations terroristes, bien entendu…

Paradoxalement, alors que la situation des droits humains en Occident est au point le plus bas des 20 dernières années, nos gouvernements n’hésitent pas à attaquer la Chine et la Russie sur ce sujet. Certes, ce ne sont pas les raisons qui manquent, comme l’illustre le récent dossier du magazine forum consacré à la répression du peuple ouïgour par Pékin. Ce qui laisse rêveur, c’est que ces violations des droits humains, connues depuis longtemps, gagnent l’attention des médias occidentaux à un moment où les tensions entre Pékin et Washington culminent… La Chine dénoncera cela comme de la « pure propagande » d’autant plus facilement que d’autres initiatives politiques occidentales, comme celles dirigées contre la société de haute technologie Huawei ou la chaîne de télé chinoise en anglais CGTN, procèdent clairement d’une logique de guerre froide. L’interdiction de diffusion de CGTN au Royaume-Uni tout comme les expulsions et intimidations de correspondant-e-s étrangers-ères en Chine réduisent le pluralisme des points de vue et renforcent un effet de bulle autour des logiques de nations ou de blocs.

Quant au mélange d’indignation sincère et de propagande avec lequel sont dénoncés les agissements de Pékin, il convaincra peut-être les publics occidentaux, mais dans le reste du monde, la méfiance envers les « Blanc-he-s » donneurs-euses de leçons conduira à une forte relativisation des forfaits chinois. Ce n’est pas pour autant que Pékin pourra se glisser facilement dans le rôle de pays modèle et de « grand frère des nations », que pensaient pouvoir incarner les États-Unis dans l’après-guerre. Car les pays du Sud global sont régulièrement confrontés à l’égoïsme nationaliste de Pékin, comme dans les négociations économiques sur la « nouvelle route de la soie », à du racisme, comme lors des émeutes anti-Africain-e-s de Guangzhou, ou à des menaces militaires, comme au Cachemire ou en mer de Chine.

Petit Luxembourg rouge

Peut-on prendre ses distances par rapport au « modèle chinois » tout en maintenant un « dialogue constructif » avec Pékin, plutôt que de passer en mode « guerre froide » ? Oui, semble signaler la conclusion provisoire d’un accord d’investissements entre la Chine et l’Union européenne. Dans une perspective géopolitique, cela représente l’idée d’autonomie stratégique de l’Europe dans un monde multipolaire. D’un point de vue luxembourgeois, l’accord peut être interprété comme « un rayon d’espoir » pour la place financière – permettant le développement des activités tournées vers la Chine, comme l’explique dans forum l’expert Paolo Balmas.

Un autre article par Laurent Schmit, consacré aux relations avec la Chine dans le domaine de l’économie réelle, arrive à la conclusion contraire. Le journaliste de Reporter.lu estime que le Luxembourg bénéficie peu de ces échanges et prend le risque d’un conflit avec « le stratégiquement et économiquement plus important partenaire américain ». Enfin, les contributions relatives aux droits humains dans le magazine suggèrent que renforcer encore les liens économiques avec Pékin reviendrait à « trahir » nos valeurs. Quant aux relations culturelles, non abordées dans le dossier, la présence depuis 2018 de l’institut Confucius au sein de l’université prêterait le flanc à des critiques tout aussi virulentes.

Et pourtant… c’est justement des États-Unis qu’émane un signal de décrispation : Joe Biden a proscrit toute association de la Covid avec la Chine, se démarquant de la « rhétorique incendiaire et xénophobe » utilisée par son prédécesseur. Cela représente un grand soulagement pour les expatrié-e-s et les personnes d’origine asiatique, mais aussi un pas vers une désescalade verbale. À Pékin de reprendre à son compte un ton plus modéré dans les déclarations officielles… ou de rester figé dans une attitude de confrontation.

Au-delà des vaches maigres…

À court terme, la Chine possède un atout dans une éventuelle épreuve de force diplomatique : ses vaccins. En effet, les pays riches, qui se bousculent pour racheter un maximum de doses à prix d’or, n’offrent pas seulement un triste spectacle, ils exacerbent également les difficultés des pays pauvres à financer la vaccination de leurs populations. Pékin a, au contraire, promis d’offrir ses vaccins comme un « bien public mondial ». Même si les clauses de détail seront peut-être moins généreuses, les appels occidentaux « Méfiez-vous de la Chine ! » sonneront creux tant qu’ils seront accompagnés d’un « Mais n’attendez rien de nous » factuel.

Sous pression avec l’arrivée de la troisième vague de la Covid, même les pays d’Europe et les États-Unis s’intéressent aux vaccins produits par la Chine et la Russie. Voilà ce qui relativisera encore un peu plus l’intérêt de relocaliser un maximum de la production manufacturière – fausse bonne idée qui découle de l’hypothèse que les crises actuelles seraient dues à un excès de mondialisation, alors que le problème est plutôt l’orientation de cette dernière. Aux discours « relocalisateurs » occidentaux répondent d’ailleurs des discours « nationalistes » chinois, qui dénoncent l’importation des marchandises étrangères, laissant entrevoir le cauchemar d’une spirale protectionniste appauvrissant tout le monde.

Alors que nous réserve l’année du bœuf, ou encore l’année Xinchou dans le cycle sexagésimal ? Pour les Chinois-es, elle rappelle de douloureux souvenirs : Xinchou Tiaoyue est le nom du traité de 1901 consacrant la victoire impérialiste contre la révolte des Boxers. Après l’ère Trump, face aux défis mondiaux de la Covid et du changement climatique, il existe une chance de renouer avec la coopération internationale. Une chance aussi que celles et ceux, en Occident et en Chine, qui affirment qu’une guerre est inéluctable, finiront par avoir tort. Cela dit, il ne faut pas rêver : les relations internationales seront longtemps encore marquées par des conflits, notamment entre l’Occident et la Chine. L’espoir étant qu’en cette année du bœuf, on engage un processus qui tourne le dos à l’affrontement sauvage et favorise une coopération et une convergence entre les pays, les cultures et les personnes.


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