Sean DeMoranville est docteur de la Sorbonne Nouvelle et membre de la Coordination nationale de déi Lénk. Ses recherches, situées à la croisée de l’histoire et de la science politique, s’intéressent en particulier à la gauche étasunienne. Revenant ici sur le débat stratégique actuel au sein de la gauche radicale, il plaide pour une stratégie populiste de gauche visant la construction d’une nouvelle hégémonie radicalement démocratique, capable de rassembler une nouvelle majorité populaire et progressiste.

« La campagne de Zohran Mamdani dans la course à la mairie de New York constitue un exemple récent dont nous pouvons tirer des enseignements utiles », affirme Sean DeMoranville, estimant qu’il faut mener « un travail d’articulation entre des revendications, des luttes, des identités et des affects divers autour d’un projet politique collectif et d’un imaginaire social partagé ». (Photo . Bingjiefu He/Wiki Commons)
À l’heure où l’extrême droite consolide ses positions à l’échelle mondiale, où les valeurs de liberté, d’égalité, de démocratie et de solidarité sont de plus en plus fragilisées, et où les perspectives de guerre, comme l’aggravation de la crise climatique pèsent lourdement sur l’avenir, la gauche radicale, au Luxembourg comme ailleurs, se trouve confrontée à la question stratégique. Il s’agit de formuler, sur la base d’une analyse fine de la conjoncture et d’un bilan organisationnel, un pari raisonné – quoique toujours incertain – sur les conditions, à moyen et long terme, d’une transformation radicale de la société, ainsi que sur les moyens de rendre une telle transformation non seulement pensable mais également réalisable.
Or force est de constater qu’en formulant ses réponses à cette question, une partie significative de la gauche se trouve encore démunie et tend à réactiver des hypothèses stratégiques élaborées dans des conditions historiques très éloignées de celles du XXIe siècle et désormais inadaptées à notre temps. Face aux défis actuels, la gauche ne saurait pourtant se satisfaire de courir après des chimères.
Parmi les principales hypothèses réactivées ces dernières années, figure notamment celle de la grève générale insurrectionnelle. Selon les défenseurs de cette perspective, la gauche devrait adopter un programme et un profil explicitement « anticapitalistes », refaire de la « classe ouvrière » le sujet politique central et se donner pour horizon stratégique le renversement du capitalisme par une grève générale, soutenue par des mobilisations de masse et des cadres d’auto-organisation capables de supplanter les institutions dites « bourgeoises » existantes. En somme, une tentative de rejouer en 2026 une stratégie forgée par Lénine et Trotski dans la Russie de 1917, comme si le XXe siècle n’avait pas eu lieu.
Si cette stratégie se veut radicale, elle risque néanmoins de limiter sérieusement la capacité de la gauche à construire une majorité sociale et politique apte à porter un projet de transformation sociale progressiste. Elle repose en effet sur une conception simplifiée des rapports entre société et politique et reconduit toute une série de présupposés qui contraignent notre imagination politique autant que notre capacité d’action.
Pour le dire de manière quelque peu schématique, cette hypothèse réduit les identités politiques à des positions sociales objectives dans la sphère économique et présuppose, sur cette base, l’existence d’un sujet privilégié de transformation sociale déjà constitué dans cette même sphère : la classe ouvrière. Or, les difficultés persistantes de la gauche à se constituer en force hégémonique trouvent précisément leur origine dans cette conception économiciste et réductionniste de la politique. Réactiver aujourd’hui une telle stratégie reviendrait, une fois encore, à conduire à l’échec.
Dans des sociétés profondément fragmentées comme les nôtres, la constitution d’un sujet politique majoritaire ne va jamais de soi. Les acquis du poststructuralisme nous rappellent avec force qu’un tel sujet n’existe pas comme un donné social objectif qu’il suffirait de révéler ou de mobiliser. Il est, au contraire, le produit d’un travail politique actif, continu, ouvert et conflictuel. Il s’agit donc d’un processus et non d’un point de départ. Toute stratégie, qu’elle se revendique révolutionnaire, réformiste ou autonomiste, qui s’accroche à ces présupposés économicistes et réductionnistes de classe hérités du passé se heurtera inévitablement à ses propres limites.
Dès lors, une autre hypothèse apparaît plus porteuse : celle d’un projet radicalement démocratique, articulé à une stratégie populiste de gauche visant la construction d’une nouvelle hégémonie. Les travaux d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe ont largement contribué à en poser les bases.
Qu’on ne s’y trompe pas : le populisme n’est ni une idéologie prédéfinie, ni une forme organisationnelle particulière, ni une simple posture démagogique. Il désigne une manière particulière de concevoir et de faire la politique.
Une telle stratégie part d’un constat simple : il n’existe aujourd’hui aucun sujet politique « naturel » en mesure de transformer l’ordre existant. Les identités politiques ne découlent pas mécaniquement des positions objectives dans le système économique. Elles se constituent à travers des luttes, des expériences vécues et des médiations politiques. Cela ne signifie en aucun cas qu’il faille négliger les luttes économiques ou les rapports de classe. Ceux-ci demeurent sans doute importants, mais ils ne sauraient bénéficier d’un statut a priori privilégié, au détriment d’autres luttes contre des formes de domination qui ne sont pas réductibles à l’économie.
Ainsi, l’enjeu central est de construire politiquement un peuple qui s’identifie à un projet de démocratie radicale. Ce projet vise à élargir et à approfondir les principes démocratiques dans toutes les sphères de la vie sociale. Il implique une lutte résolue contre toutes les formes de domination (économiques, sociales, politiques, culturelles, patriarcales, racistes, écologiques, guerrières, etc.) qui mettent à mal les valeurs d’égalité politique et de souveraineté populaire.
« Le populisme n’est ni une idéologie prédéfinie, ni une forme organisationnelle particulière, ni une simple posture démagogique. Il désigne une manière particulière de concevoir et de faire la politique. »
Concrètement, une stratégie populiste de gauche consiste à polariser l’espace social en traçant une frontière entre un « nous » et un « eux ». Il ne s’agit pas d’opposer des catégories sociologiques figées, mais d’activer un antagonisme entre le plus grand nombre d’un côté et les élites qui organisent le statu quo et concentrent le pouvoir entre leurs mains, de l’autre côté. Une telle démarche suppose un travail d’articulation entre des revendications, des luttes, des identités et des affects divers autour d’un projet politique collectif et d’un imaginaire social partagé, à même de fédérer un nouveau bloc populaire majoritaire. Ce travail passe notamment par l’élaboration de mots d’ordre suffisamment ouverts – ou de « signifiants vides » – pour permettre à des individus et à des groupes différents de se reconnaître dans un projet de société commun.
À ce titre, la campagne de Zohran Mamdani dans la course à la mairie de New York en constitue un exemple récent, dont nous pouvons tirer des enseignements utiles. Il en va de même des expériences de Podemos (Espagne) ou de La France insoumise, malgré leurs difficultés récentes.
Dans cette perspective, les institutions ne sont pas conçues comme un simple instrument de domination de classe à fuir par principe. Elles constituent un champ de bataille parmi d’autres, où se jouent des rapports de force concrets, et où la gauche peut à la fois arracher des avancées, politiser des enjeux et renforcer sa crédibilité comme force de transformation. Loin de s’opposer aux mobilisations sociales et aux cadres d’auto-organisation, cette approche vise au contraire à les articuler à un projet majoritaire qui prend au sérieux la question du pouvoir politique. De ce fait, cette stratégie implique nécessairement le dialogue avec d’autres forces politiques, à tout le moins avec leurs bases électorales, à défaut de leurs directions.
Sans stratégie hégémonique clairement assumée, la gauche se condamne au témoignage, quelle que soit la supposée radicalité de son profil. En revanche, avec une telle stratégie, elle se donne les moyens de redevenir une force capable de disputer le pouvoir politique et de transformer profondément la société dans un sens résolument égalitaire et démocratique.

