La feuille de vigne grand-ducale

Le grand-duc n’apprécie guère que les médias s’attaquent à son épouse, ce qui est compréhensible. Pourtant, utiliser son épouse comme verrou à plus de transparence n’est pas la solution non plus.

Le couple grand-ducal n’aime pas les indiscrétions, sauf si c’est de la mise en scène. (© Cour grand-ducale/Marion Dessard)

Il n’y a pas que le prince Harry qui souffre le martyre à cause d’horribles scribes qui osent critiquer l’aristocratie : la maison grand-ducale en est affectée aussi. Ainsi, la lettre du grand-duc Henri envoyée hier, dans laquelle le monarque se plaint : « [D]es articles ont été publiés dans les médias, mettant en cause injustement mon épouse. » Même le sieur Stéphane Bern s’en est ému, traitant au passage la presse luxembourgeoise de « petits journaleux ».

Les Nassau n’ont pas la peau aussi dure que leurs cousin-e-s britanniques, car les quelques indiscrétions révélées par Reporter et le Land, puis reprises par les autres médias, font l’impression de gentils toutous par rapport aux crocs sans merci de la « yellow press » anglaise – le respect presque religieux que les habitant-e-s du pays vouent à leurs têtes couronné-e-s est tellement profond que même la presse libre et non censurée n’avance que par petits pas quand il s’agit de critiquer un tant soit peu ce qui se passe à Colmar-Berg.

Pourtant, il y a matière à discuter sur les comportements de nos aristocrates. Un turnover de 30 personnes en quatre ans, des démissions en cascade et des contrats garnis de clauses de confidentialité grassement rémunérés – si la Cour grand-ducale était un établissement public, les rapports d’audits seraient fatals. Que cela tienne ou non à la personnalité de la femme du grand-duc reste une spéculation qui passionne, des comptoirs de bistrots aux bureaux de journalistes.

Si la Cour grand-ducale était un établissement public, les rapports d’audits seraient fatals.

Mais ce n’est pas le point le plus important, car la personnalité de la conjointe du chef de l‘État est faiblesse et force en même temps. Dans sa lettre, le grand-duc utilise adroitement les rumeurs sur son épouse comme un moyen de faire barrière entre les plus curieux et sa maison. Et dans son argumentation, il a absolument raison sur un point : quand il demande pourquoi les médias (et l’opinion publique) attaquent « une femme à qui on ne donne même pas le droit de se défendre ». Il est vrai qu’aucun jugement sur le comportement de la grande-duchesse n’est possible tant que le rapport Waringo – demandé par le gouvernement en août de l’année dernière pour éclaircir le fonctionnement des ressources humaines à la cour – n’est pas consultable. Ce qui présuppose aussi une publication du rapport. Or, pour l’instant, il n’est pas sûr qu’il sera dévoilé et si oui, à qui.

Les autres arguments mis en avant par le grand-duc sont faibles, voire faux. Par exemple, quand il assure avoir voulu « contribuer à la modernisation de notre monarchie constitutionnelle », il passe sous silence le fait que lui et son épouse ont brisé avec la retenue politique pratiquée par ses prédécesseur-e-s, son père Jean et sa grand-mère Charlotte. Une retenue imposée après que le Luxembourg avait presque vacillé vers la république en 1919, après la tentative de Marie-Adélaïde de revenir au siècle précédent et de restaurer son pouvoir monarchique.

C’est bien lui, Henri, qui a insisté pour tenir des discours devant la Chambre des député-e-s, ce qui avait fait grincer des dents. Et qui a, en 2009, provoqué une crise constitutionnelle en refusant de signer la loi sur l’euthanasie. Appeler cela du progrès est un leurre.

La lettre se clôt en rappelant les engagements humanitaires de Maria Teresa. Mais ceux-ci n’ont rien à voir avec les enjeux du rapport sur les dépenses de la Cour grand-ducale. Tout au contraire, les utiliser pour détourner l’attention du vrai problème est une stratégie à très court terme. D’ailleurs, les combats de la grande-duchesse doivent aussi être efficaces, et pour l’instant, peu se sont révélés être plus qu’une opération de relations publiques pour (re)dorer l’image de la monarque.

Bref, la lettre démontre que la cour a pris la stratégie de l’attaque comme meilleure défense. C’est certes le signe d’une incertitude, voire d’une certaine faiblesse, mais cela ne suffira évidemment pas pour instaurer la république demain.

Dans une première version, nous avons employé le terme de „grande-duchesse“ pour désigner l’épouse du grand-duc. Une lectrice nous a rendu attentifs au fait que – constitutionnellement – cette dernière n’a pas de statut officiel et que pour être correct, il faudrait la qualifier d’épouse, conjointe ou femme du grand-duc. Ce qui est fait. 


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