Prix Nobel : Justice !

Les Prix Nobel de la paix Denis Mukwege et Nadia Murad sont les symboles de la lutte contre l’impunité qui entoure les violences sexuelles en temps de guerre.

Photos : Wikimedia Commons + © Claude Truong-Ngoc

À la fin, la violence n’aura pas même fait halte devant sa propre porte : en octobre 2012, environ un mois après qu’il avait condamné l’impunité qui entoure les viols de masses en République démocratique du Congo devant les Nations unies, quatre hommes armés pénétrent dans la résidence du Dr Denis Mukwege. Prenant en otage ses deux filles, ils attendent son retour. Dans l’échange de tirs qui s’ensuit, un garde du corps de Denis Mukwege succombe à ses blessures. Le docteur lui-même survit planqué au sol…

La souffrance, la violence auront suivi Denis Mukwege pendant toute sa vie. Enfant, il accompagnait déjà son père guérisseur lors des visites de celui-ci. C’est là qu’il se rend compte de la souffrance endurée par les femmes qui donnent naissance à leurs bébés, et qui le poussera à entamer des études de médecine. Exerçant d’abord comme pédiatre dans un hôpital de campagne, il prend conscience de l’absence de traitements adéquats pour de nombreuses femmes souffrant de lésions génitales et autres complications après avoir donné naissance. Il se résout alors à pursuivre des études de gynécologie en France.

Le viol, une arme pas si récente

Lorsqu’il retourne dans son pays, c’est le début du génocide rwandais, puis la guerre fait rage dans son propre pays. C’est alors que Denis Mukwege fonde à Bukavu l’hôpital Panzi, qui soigne les blessé-e-s, surtout des femmes, dont environ 60 pour cent attestent de violences sexuelles. Le viol comme arme n’est pas une apparition récente au Congo. Déjà au 19e siècle, les soldats de Léopold II s’en servaient pour terroriser des villages entiers. Mais les violences sexuelles perpétrées par les troupes hutues retranchées dans les forêts congolaises ainsi que par l’armée officielle (FARCD) dépassent de loin tout ce qui précède.

Ce sont les débuts du Dr Mukwege, « l’homme qui répare les femmes », surnom directement inspiré du livre de Colette Braeckman paru aux éditions du Grip. Depuis, le Congolais a soigné des milliers de femmes. Il y a quelques jours, il a obtenu le prix Nobel de la paix, partagé avec Nadia Murad.

Tout comme le Dr Mukwege, qui a déclaré que la solution à la violence au Congo ne saurait être médicale, Nadia Murad, dans sa première déclaration devant la presse, a insisté sur la nécessité de poursuivre en justice les auteurs de violences sexuelles plutôt que de les condamner à mort immédiatement, comme c’est le cas actuellement avec de nombreux anciens combattants de l’État islamique en Irak. Car c’est la seule façon pour toutes les femmes qui comme elle ont été victimes du viol comme arme de guerre d’obtenir justice.

Et aussi pour les yézidis, minorité religieuse à laquelle elle appartient, de faire connaître le terrible sort qui a été le leur. Avant de recevoir le prix Nobel, Nadia Murad était d’ailleurs de passage en Israël, où elle a pu constater les nombreux parallèles qui existent entre les Juifs et son peuple, victime comme le peuple hébreu de violences et de tentatives d’extermination répétées à travers l’histoire.

Réfugiée en Allemagne

Nadia Murad a 19 ans lorsque le 15 septembre 2014, des combattants de l’État islamique prennent d’assaut le village de Kodjo au nord de l’Irak, où elle vit avec ses frères et sœurs. Dans les jours qui suivent, environ 600 personnes sont massacrées et les femmes prises en otage. Pour les islamistes, les yézidis sont des mécréants diaboliques. De leurs femmes, ils se servent comme esclaves sexuelles. Environ 6.700 sont faites prisonnières, dont environ 3.000 restent encore entre les mains de l’État islamique.

Comme elles, Nadia Murad est enlevée et emmenée à Mossoul où elle est battue, brûlée avec des cigarettes et violée à plusieurs reprises chaque fois qu’elle essaient de s’enfuir. Son calvaire durera plusieurs mois, mais prend fin lorsqu’un jour elle réussit à s’enfuir à l’aide d’une famille de voisins. Elle rejoint ensuite un camp de réfugiés, où elle vivra quelque temps, puis, bénéficiaire d’un programme à destination des réfugiés, part vivre en Allemagne où elle réside depuis 2015, dans la région de Stuttgart.

Comme Nadia Murad l’a déclaré lors d’une interview accordée à la chaîne allemande BR, avant que les combattants de l’État islamique n’occupent son village en 2014, elle n’était qu’une « enfant ignorante ». Depuis, elle aurait « appris ce qu’elle avait à dire ».

Grâce à Nadia’s Initative, l’organisation qu’elle a mise sur pied depuis, Nadia Murad est devenue la voix de son peuple, dont elle soutient le retour dans la région sinistrée du Sinjar, cette chaîne de montagnes d’où on s’en souvient un leader yézidi du PKK avait réussi à sauver des milliers de ses frères et sœurs encerclé-e-s par l’État islamique, grâce à un corridor mis en place par ses troupes – aux yeux du monde entier resté inactif. Un épisode qu’on tend à oublier plus ou moins volontairement en Occident, contrairement aux yézidis – dont Nadia Murad, qui a condamné la frappe turque qui a récemment tué le commandant du PKK en question.


Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.