À deux mois du début de la COP30, une délégation autochtone a visité le Luxembourg. Parmi les revendications qu’elle relaye : une place à la table des négociations et la reconnaissance du fait que la protection de l’environnement va de pair avec le respect des droits des peuples indigènes.

Visite des activistes de Greenpeace et des représentant·es des peuples autochtones Otacir Pereira Figueredo, Dinamam Tuxá, Lauana Kaingang et Fabiano Awá Mitã (de g. à d.) à la Chambre des députés, le lundi 8 septembre. (Photo : Simon Hoffmann)
Ce dimanche soir, la table à laquelle s’assoient quatre représentant·es des peuples autochtones du Brésil n’est pas encore une table de négociations. Face à une trentaine de personnes issues, pour la plupart, de la société civile luxembourgeoise, les leaders autochtones représentent divers peuples indigènes du Brésil, notamment issus de l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (Apib). Lors de cette conférence du 7 septembre organisée par Greenpeace, les quatre lancent un appel de soutien aux dirigeant·es et citoyen·nes luxembourgeois·es : respectez nos droits, contribuez à la fin de la déforestation d’ici 2030 et incluez-nous dans les négociations sur l’avenir de la planète.
Face aux crises du climat et de biodiversité, les peuples autochtones apportent la solution, déclare, la voix claire, Dinaman Tuxá, leader du peuple tuxá, avocat et coordinateur exécutif de l’Apib, association fondée il y a 20 ans par des indigènes : « Mais on ne peut y arriver tout seuls. » À quelques mois du commencement de la trentième conférence climatique des Nations unies, le 10 novembre, à Belém, ville amazonienne dans le nord du Brésil, l’heure est à l’urgence. Des régions telles que l’Amazonie, mais aussi le Cerrado ou le Pantanal, continuent à être exploitées, dénoncent les représentant·es. « Si un biome disparaît, les autres vont disparaître aussi », poursuit Luana Kaingang, leader du peuple Kaingang.
À ce jour, environ 17 pour cent de l’Amazonie, refuge de plus de dix pour cent des espèces de faune et de flore connues sur terre et de 34 millions de personnes, dont 390 peuples autochtones, a été déforestée. Un rapport de Greenpeace publié ce mois-ci indique que l’écosystème approche un point de non-retour, à partir duquel la forêt perdrait la capacité de générer sa propre humidité. Certaines régions sont déjà des sources nettes d’émissions en raison des incendies, de l’extraction illégale de minerais et des dérives de l’agro-industrie – responsable de la majorité de la déforestation. Parmi les entreprises visées par les critiques se trouve le géant des producteurs de viande JBS, propriétaire de plusieurs holdings au Luxembourg et en ligne de mire d’organisations comme Global Witness pour violations des droits humains (woxx 1834). L’étape de la délégation autochtone à Luxembourg, dans un voyage qui inclut des réunions à Paris, Bruxelles, Berlin et Amsterdam, ne surprend donc guère.
En première ligne
Déjà en 1992, année du sommet de la Terre à Rio, les communautés amazoniennes notaient « les pluies qui diminuent, les sécheresses de plus en plus prolongées et le manque de nourriture », rappelle le coordinateur Tuxá lors de la conférence. Plus de trois décennies plus tard, dans le territoire autochtone de Kaxuyana Tunayana, dans le nord de l’État du Pará, qui accueillera la COP30, la rivière est à sec depuis plus de six mois. Aux catastrophes climatiques s’ajoute la contamination industrielle, détaille Otacir Pereira Figueredo, chef autochtone terena, auprès du woxx. « Nos rivières sont polluées par les pesticides de l’agro-industrie. Les problèmes de santé sont nombreux. Les femmes, par exemple, font de nombreuses fausses couches et nos enfants naissent avec des déformations fœtales », indique-t-il.
Tant au Brésil qu’à Bruxelles, les droits et vies des personnes autochtones se trouvent de plus en plus menacés, et ce directement par les politiques européennes. « L’arrivée du président Lula a amélioré le dialogue entre nous et le gouvernement », explique Tuxá. Or, les attaques contre les droits constitutionnels des peuples autochtones s’intensifient, et une nouvelle loi brésilienne menace d’ouvrir les territoires autochtones à l’exploitation des entreprises sans le consentement des personnes concernées. De son côté, la Commission européenne a approuvé le 3 septembre un accord commercial entre l’UE et le bloc Mercosur, composé de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay.
Ressuscité en mars 2023 et négocié en toute opacité (woxx 1727 et woxx 1816), l’accord n’inquiète pas seulement le secteur de l’agriculture luxembourgeois (woxx 1822). Alors que le premier ministre Luc Frieden (CSV) a affirmé son soutien à celui-ci lors de son discours sur l’état de la nation, tant les peuples autochtones que les organisations environnementales dénoncent des conséquences « désastreuses ». Entre autres, l’accord omet « l’élément crucial » du consentement des peuples autochtones obtenu sans coercition ni intimidation, critiquent les représentant·es de l’Apib. Les taux de déforestation dans la région du Mercosur pourraient augmenter d’au moins cinq pour cent par an, dénoncent-iels. « Le tout pour permettre de vendre plus en Europe », assène Tuxá. « Nous comprenons qu’il y a des intérêts de tous les côtés, mais cet accord met en péril nos territoires. Ça va nous toucher profondément », ajoute Pereira.
Soutien en dépit de profit
Les ONG avertissent sur l’incompatibilité de l’accord avec les objectifs climatiques et le règlement européen sur la déforestation (RDUE), qui vise la traçabilité de certains produits. Ce dernier entrera finalement en vigueur le 30 décembre 2025, après avoir été reporté et affaibli par le Parti populaire européen ainsi que par la ministre de l’Agriculture, Martine Hansen (CSV), au nom de la réduction de la charge administrative pour les entreprises (woxx 1812 et woxx 1846). « L’impact de nos importations n’est pas uniquement écologique et climatique : il est aussi associé à de graves problématiques de travail forcé et infantile et de violations des droits humains », rappelle le récent rapport de Greenpeace. Depuis 2012, environ 2.000 personnes ont été tuées en raison de leur travail de défense de l’environnement. Selon Global Witness, plus d’un tiers appartenaient à des peuples autochtones. Financées par les grandes multinationales, les violences se sont systématisées, condamne Tuxá lors de la conférence : « Hier [samedi 6 septembre], un autre dirigeant guarani a été assassiné dans l’État du Mato Grosso do Sul. »
Entre réunions avec des député·es à Bruxelles, formations en amont de la COP30 et préparatifs pour une COP indigène en parallèle à l’officielle, l’Apib a demandé aux ministres luxembourgeois·es de rejeter l’accord UE-Mercosur lors du vote au Conseil européen d’ici la fin de l’année. « Le gouvernement luxembourgeois ne peut pas se contenter de belles paroles. S’il veut être crédible dans sa diplomatie climatique, il doit s’opposer fermement à l’accord UE-Mercosur et défendre un RDUE ambitieux, avec des moyens suffisants pour son application », souligne à son tour Martina Holbach, chargée de campagne à Greenpeace.
En première ligne de la défense des forêts et d’autres écosystèmes, les peuples autochtones réclament que la COP30 rappelle l’importance de ces milieux. Pourtant, « on n’est pas écoutés », dénonce la délégation. À peine écoutés, à peine financés : bien qu’ils gèrent globalement 36 pour cent des forêts préservées, seul un pour cent du financement mondial arrive directement aux peuples autochtones et communautés locales. Pour Pereira, il y a là une contradiction : « De la même façon que l’homme travaille et perd sa santé pour gagner de l’argent, puis doit dépenser cet argent afin de récupérer sa santé, [on] gagne de l’argent en exploitant la nature, puis [on] paye pour tenter de la restaurer. »
Les délégué·es réclament l’inclusion de représentant·es autochtones durant les négociations climatiques et espèrent convaincre des politiques d’introduire leurs revendications dans les contributions du Brésil à l’accord de Paris. « Il faut éviter que la COP30 devienne un espace de publicité pour les politiques. Nous réclamons un vrai moment de réflexion pour protéger la nature », affirme Pereira. La démarcation des territoires autochtones devrait ainsi être une des propositions considérées comme au cœur des solutions, afin de lutter contre la crise climatique. « Nous sommes la réponse », annonce en effet la dernière campagne de l’Apib. Pour l’instant, les peuples autochtones ont obtenu 50 accréditations pour participer aux tables de négociations lors du sommet climatique. Iels ne cesseront de faire entendre leurs voix : « La COP30 se tiendra sur notre territoire. Nous n’accepterons pas que les discussions aient lieu sans consultation préalable et sans que notre autorité en matière de climat soit dûment prise en compte. »

