VENEZUELA SANS CHÁVEZ: Portrait d’un pays divisé

Au lendemain des premières élections post-Chávez, le Venezuela vit des jours de protestations et d`incertitude. Entre le bruit des casseroles en soutien à Capriles et les pétards pour Maduro, le scrutin remporté de peu par le « fils de Chávez » est un coup dur pour la révolution bolivarienne.

A l’ombre de la figure tutélaire
de son prédécesseur, le défunt Hugo Chávez,
Nicolas Maduro, le président élu du Venezuela,
a la lourde tâche de perpétuer
la révolution bolivarienne. (Photo : Francisco Pedro)

« L`heure est à la prise de position au Venezuela : soit nous sommes pour la paix, le peuple et la patrie, soit nous sommes pour le fascisme et la violence. » Les paroles de Nicolas Maduro, en réponse à la convocation par l`opposition d`une manifestation dans les rues de Caracas, reflètent la polarisation radicale à laquelle en est arrivé le pays. Suite à l`élection du successeur de Chávez avec un avantage d`à peine un pour cent des votes, le candidat de l`opposition, Henrique Capriles, affirme que « le nouveau président est illégitime » et exige le décompte de la totalité des bulletins de votes. Le nouveau président accuse l`opposition d`appeler à un coup d`Etat.

« Le legs de Chávez est une société divisée », dixit un partisan de l`opposition. Ces derniers jours, cette division se répercute dans les rues par des protestations bruyantes : pendant que les « opposants » battent les casseroles, les « officialistes » tirent des pétards. Dans le quartier de la Cité universitaire bolivarienne de la capitale, sur fond de vacarme du « cacerolazo » (bruit de casseroles) convoqué par Capriles, David Sánchez, 24 ans, explique que « si les gens ont des doutes quant aux résultats, ils ont le droit d`exiger le recompte des votes ». « Le gouvernement est très autoritaire et utilise la police pour empêcher la contestation. S`ils ne permettent pas le recompte, c`est qu`il y a quelque chose qui cloche », affirme cet étudiant en communication audiovisuelle.

Alors que le Conseil national électoral (CNE) confirmait la victoire de Maduro, sept morts étaient à déplorer des suites des manifestations appelées par le candidat vaincu. « Capriles veut faire descendre les gens dans la rue, créer instabilité et violences, et donner l`impression que le peuple n`est pas d`accord avec les résultats. Les médias internationaux le soutiennent », déclare Ronaldo au sortir d`un rassemblement de soutien à Maduro. Pour cet étudiant en droit, les accusations d`irrégularités venant de l`opposition n`ont pas de fondement : « Le système électoral ici est totalement démocratique, et il est reconnu comme l`un des meilleurs au monde. Il y a divers audits tout au long du processus, qui sont le moyen légal de vigilance et, le cas échéant, d`annulation du scrutin. »

« Nous allons au-devant de jours historiques. Nous sommes face à deux projets : celui du capitalisme et de la régression d`une part, et celui du peuple et de la souveraineté d`autre part », commente Gaby, sympathisant du Parti communiste du Brésil, qui, comme beaucoup de jeunes activistes d`Amérique latine, est venu jusqu`à Caracas manifester son soutien à la révolution bolivarienne et alimenter son idéal socialiste. « Quand tous les espoirs d`une vraie transformation, toutes les références historiques ont disparu, Chávez est apparu », rappelle Gaby, qui voit dans le Venezuela le fer de lance de la vague progressiste qui s`est répandue en Amérique latine. Mais l`illusion que le projet de l`ex-président faisait consensus auprès de la majorité du peuple vénézuélien, et au sein de la classe populaire, s`est effondrée. Un million de ceux qui votaient Chávez il y a six mois ont voté Capriles dimanche dernier. Maduro, l`héritier officiel de la « révolution socialiste bolivarienne », débute son mandat en leader affaibli.

Un mécontentement latent

Le mécontentement, après quatorze années de chavisme, submerge les classes privilégiées qui ont vu les commerces perturbés par la mainmise du gouvernement sur l’économie. Galvanisés par le discours de Capriles et les médias anti gouvernement, les problèmes du quotidien de la population se sont mué en critiques sévères contre le gouvernement.

« Si tout ça continue, je vais devoir partir d’ici », se plaint Arnaldo da Silva, charpentier portugais installé a Caracas, déçu du résultat des élections. « J’ai été menacé, attaqué deux fois avec une arme. Nous avons peur chaque fois que nous sortons dans la rue. C’est le moment de commencer à mettre de l’ordre dans ce pays. » Des données révélées par le gouvernement rendent compte d’environ 3.400 assassinats au cours du premier trimestre de cette année, des chiffres qui font du Venezuela l’un des cinq pays les plus violents du monde. Gaby explique l’insécurité par « l’effet psychologique violent de l’exposition continue à des produits de consommation inaccessibles pour la plupart ». « Dans toute l’Amérique latine, la violence s’est accrue avec l’augmentation du niveau de vie dans une société de consommation, et elle est quasiment toujours perpétrée par des jeunes. »

Ensuite, il y a la pénurie de produits de première nécessité : les gens qui faisaient la file vers les urnes ce dimanche y sont habitués, ils la font déjà aux portes des supermarchés en espérant réussir à acheter un jour de la farine, un autre du beurre, du sucre… L’inflation galopante, la dépendance aux importations, la dévaluation dégringolante de la monnaie se ressentent au jour le jour. Des thèmes dont Capriles s’est servi comme base de campagne, promettant par ailleurs aux électeurs de Chávez de continuer ses programmes sociaux.

Dans un pays ou les inégalités sont choquantes, la nouvelle classe privilégiée, appelée « bolibourgeoisie », saute aux yeux : « Ce sont des chavistes, beaucoup d’entre eux militaires, qui ont fait fortune dans des postes publics ou dans le commerce avec l’Etat », relate Gaston, courtier maritime de 38 ans et résident de Puerto la Cruz. Dans cette ville, à côté de la misère, a été construite une micro-ville de canaux artificiels navigables, de villas avec pontons privés et de yachts amarrés, peuplée de ces « bolibourgeois ».

« Chávez n’est pas mort, il s’est multiplié »

Parmi les chefs d’entreprise étrangers qui subsistent dans le pays, les anecdotes de l’inefficacité des entreprises nationalisées et les cas de corruption se multiplient. « Ceux qui ne pensent pas de la même manière, qui sont identifiés comme `non chavistes‘ par le gouvernement, ne trouvent pas de travail dans la fonction publique, ne peuvent pas faire affaire avec l’Etat, ni bénéficier de soutien social », dénonce Gaston.

Mais si les critiques sont nombreuses, les opportunités de les faire entendre le sont aussi : dix-sept suffrages en quatorze ans. Une participation avoisinnant les 80 pour cent, une conscience politique enthousiaste et un esprit démocratique exacerbé chez l’électeur, quel que soit son âge et/ou son milieu, sont autant d’éléments constitutifs de l’héritage du socialisme chaviste.

Chávez est décédé, mais il ne pourrait être plus présent. « Desde mi corazón » (« Depuis mon coeur »), la phrase par laquelle il a demandé aux Venezuéliens qu`ils choisissent Maduro, a été le slogan de campagne dudit « fils de Chávez ». Mais ce qui constituait la plus grande force de cette campagne a tôt fait de se transformer en faiblesse : l`invocation répétée du projet du défunt leader, l`utilisation jusqu`à l`excès de l`image d`Hugo Chávez, n`a pas convaincu des millions de Venezuéliens.

« Maduro tient un discours stérile, il répète les clichés qu`utilisait Chávez, énonce des inepties monumentales jusque sur la géographie du Venezuela. Il n`a pas la capacité de leadership qu`avait Chávez », accuse le jeune David. « Nous sommes gouvernés par des gens qui n`ont pas étudié, qui ne sont pas préparés. »

Pour Tomás, fonctionnaire de la Banco del Pueblo Soberano, une institution de microcrédit, créée dans les premières années de la présidence par Chávez, « Maduro est un deuxième libérateur, un travailleur, quelqu`un du peuple, un vrai révolutionnaire ». Dimanche, à Caracas, dans le quartier du 23 de Enero, le plus grand bidonville du pays, les résultats n`ont pas été attendus pour que la fête commence : pour tous, la victoire de Maduro ne faisait aucun doute, la révolution bolivarienne continue. Ici, l`impact des 42 pour cent du budget de l`Etat dédiés aux politiques sociales ne peut se nier.

« Mon président a fait énormément pour nous tous », déclare Giovani, les larmes aux yeux. Ce résident pointe le centre de santé, où travaillent des médecins cubains, les crèches pour les enfants du quartier, les cantines populaires, et rappelle les programmes sociaux qui ont permis aux familles d’améliorer leurs maisons, et d’éradiquer l’analphabétisme. Sa grand-mère de 90 ans continue à monter chaque jour au Cartel de Montaña, où gît le Comandante, pour lui rendre hommage.

Le culte de la personnalité et la concentration des pouvoirs peuvent-ils être compatibles avec l’émancipation d’un peuple ? « Les institutions de l’Etat et les mouvements sociaux ne sont pas incompatibles, ils dépendent l’un de l’autre », commente Tomás. « Aujourd’hui, il existe plus d’espace et de ressources pour l’organisation de base, au travers des missions sociales. Il y a les conseils communaux, dont les membres riverains décident quels projets ils veulent développer dans leur commune. » « Avant, les riches avaient peur que nous étudiions », explique Alfredo, jeune fils de paysans, aujourd’hui reporter pour Vive TV, unes des diverses télévisions et radios communautaires qui ont vu le jour au Venezuela. « On produit les contenus avec les gens, on parle de leurs problèmes, et on tente de trouver un moyen de les résoudre. » Et si quelqu’un est en désaccord avec le gouvernement ? « Il y a beaucoup de promesses et il faut qu’elles soient tenues. Sinon le peuple reprendra ses droits! », s’enflamme Tomás.

Sur l’un des murs de briques du bidonville, entre des graffitis représentant Che Guevara et Simon Bolivar, cette maxime perdure : « Chávez au gouvernement, le peuple au pouvoir. »

Francisco Pedro est correspondant pour le woxx depuis Caracas.


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