THÉÂTRE: Un enfant à tout prix ?

Dans « Ce soir j’ovule », Carlotta Clerici habille de mots souvent drôles et toujours touchants le parcours d’une combattante de la maternité. Une pièce à l’unisson des interrogations actuelles sur le désir d’enfant et la conception, portée par un duo de femmes bien trempées au Théâtre du Centaure.

Clara (Anne Brionne) revit un épisode douloureux qui a conduit à un choix radical, sans pourtant se départir d’un humour salutaire.

Clara a la trentaine. Avec Marc, tout va bien ; tout va très bien même, au point qu’elle se décide à avoir un enfant. Mais son ventre s’obstine à rester vide. L’engrenage s’enclenche alors : partie d’une simple consultation chez sa gynécologue, elle va finir par devenir l’esclave d’une société et d’une technologie postmodernes, avalant quantité de médicaments prescrits par des spécialistes de plus en plus pointus et faisant l’amour à des jours et heures déterminés par son obsession de concevoir. Comme si cette dépossession de son corps n’était pas suffisante, il lui faut subir les remarques sentencieuses de ses amies, qui toutes ont pour elle la solution miracle, basée sur leur expérience évidemment pertinente. Sans compter le soutien indéfectible mais parfois distrait de Marc, dont un spermogramme sera la seule sollicitation médicale sérieuse.

Ce parcours, c’est un peu celui de l’auteure, Carlotta Clerici, qui s’est saisie de son expérience pour écrire ce monologue. La compagnie « Ici et maintenant », qui souhaite faire connaître au Luxembourg des auteurs francophones contemporains, l’avait rencontrée l’année dernière pour monter sa pièce « C’est pas la fin du monde » à l’abbaye de Neumünster. La jeune structure théâtrale, créée en 2012, cherchait aussi à produire un spectacle basé sur le principe du seul en scène : c’est donc tout naturellement que l’idée est venue de monter « Ce soir j’ovule ». L’auteure a activement collaboré au projet, notamment en récrivant certains passages et validant certaines suggestions ; l’équipe souhaitait par exemple insister sur l’aspect universel du récit, plutôt que sur un cas personnel de stérilité. Le Centaure, dont la programmation cette saison est tout entière basée sur l’amour et la sexualité, a décidé dans la foulée de coproduire la pièce, dont la première s’est jouée en présence de l’auteure le 14 mars dernier.

Des questions sans réponses

« La grande thématique, c’est la stérilité féminine », indique Aïcha Rapsaet, la metteuse en scène, « même si le texte va au-delà de la procréation. Il pose ainsi la question de savoir comment on se construit en tant que femme : jeune femme d’abord avec la pilule, la contraception, et puis plus tard avec ce besoin d’enfant. » Et des questions, le texte en pose, beaucoup même. Que veut dire ce besoin de procréer ? Que représente-t-il pour un couple – car, même s’il n’est pas sur scène, le personnage du mari est bien sûr présent – et pour la société ? Des questions pertinentes qui ne trouvent pas de réponses péremptoires, car si la pièce évoque, selon Aïcha Rapsaet, « la mainmise de la société, via le corps médical, sur le corps de la femme, elle ne préconise pas non plus un rejet des progrès de la science ».

C’est d’ailleurs cette volonté affirmée de ne pas se positionner clairement dans un débat très actuel qui pourrait être reprochée au texte. L’augmentation de la stérilité féminine et masculine sous la pression des omniprésents perturbateurs endocriniens aurait pu donner une saveur subversive à un propos tranché. L’auteure en a décidé autrement. La metteuse en scène, par ailleurs très active dans le théâtre engagé et militant, ne lui en fait pas grief : « Il y a quand même une réelle portée politique, par exemple lorsqu’on aborde le thème sous-jacent des plannings familiaux ratiboisés. Et le personnage fait un choix radical à la fin, même si le texte ne prend pas clairement position. » Certes, comme l’indique la note d’intention à la mise en scène, « se poser des questions, c’est déjà agir… »

Anne Brionne, qui brille seule en scène pendant plus d’une heure, apporte une explication supplémentaire : « Clara vit un drame, mais ce n’est pas une pièce dramatique. » Effectivement, l’humour s’invite à la table de la tragédie régulièrement. Même si l’on rit plus souvent jaune que franchement, « tout cela reste très léger », précise la comédienne. Il y a en effet dans « Ce soir j’ovule » un goût de café-théâtre, de regard désabusé comique sur l’existence, sans pour autant virer au one-woman-show tonitruant : « La première question qu’on s’est posée pour cette pièce, c’était de trouver le rapport juste au public », indique Aïcha Rapsaet. Pas d’adresse directe à celui-ci donc, mais, poursuit Anne Brionne, « Clara s’ouvre au public par des questionnements universels : elle se monte son propre théâtre, dans son grenier, en s’imaginant qu’une audience est là. » À la façon qu’elles ont de compléter les réponses l’une de l’autre, on sent entre ces deux femmes une symbiose qui a permis d’offrir l’écrin adéquat au texte.

La mise en scène est en effet très réussie, et plutôt riche. La comédienne déambule de manière variée selon les épisodes ou personnages évoqués sur la petite scène du Centaure, transformée en grenier du souvenir, et joue de peu d’accessoires mais avec pertinence. Les variations de lumière ponctuent le récit : si elles peuvent sembler au départ assez systématiques lors des changements de discours ou de personnage, elles prennent à la longue la force d’une habitude qui vient aider le découpage du texte en épisodes successifs.

Avec les tripes

Anne Brionne incarne les divers personnages avec des gestes et intonations subtils mais suffisamment affirmés pour que l’on y retrouve la féminité, la masculinité, la suffisance de certains médecins, la naïveté de certaines amies de Clara ou la compréhension un peu lasse d’un mari – par ailleurs attentionné – pour ce problème de conception. Une véritable performance, d’autant que le texte n’a rien d’un monologue intimiste : c’est avec les tripes que la comédienne doit incarner cette femme blessée dans sa chair et la galerie de personnages qui jalonne son récit.

Au final, le résultat est captivant, même si les certitudes sont refusées au spectateur, renvoyé à sa propre réflexion face au choix strictement personnel d’une femme parmi tant d’autres, clairement énoncé comme tel. Le résultat d’un trio détonant – auteure, actrice et metteuse en scène – qui a uni ses forces pour œuvrer à la cohérence et à l’universalité de ce spectacle.

Aïcha Rapsaet, qui a déjà joué seule en scène dans la pièce « Moi, Ulrike, je crie » de Dario Fo et Franca Rame, a fait après coup le lien entre les deux textes, aux thèmes pourtant bien différents – Fo et Rame décrivent l’emprisonnement d’une combattante de la Fraction armée rouge avant sa mort. Pour la metteuse en scène, la portée d’une pièce est proportionnelle à ses traits d’humour. Ainsi Dario Fo affirmait-il, dans une interview sur Arte en 1997 : « Molière disait : `J’aime réussir à faire rire, parce que la tragédie fait descendre les larmes sur le visage.‘ Mais les larmes qui coulent font aussi descendre les pensées du cerveau. Et la rigolade, le rire, restent comme des clous dans la tête. Ce sont des clous de pensée, les clous de la conscience. » Effectivement, le pari est gagné, et les aspects politiques, techniques et sociétaux liés à la stérilité féminine et plus largement au désir d’enfant trottent encore longtemps dans la tête du spectateur, bien qu’il ait – ou plutôt parce qu’il a ! – souvent souri pendant la pièce.

Au Théâtre du Centaure, représentations les 20, 21, 25, 27 et 28 mars à 20h et les 22, 26 et 29 mars à 18h30


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