Libye
 : Zintan, un fief entre guerre et paix


Excentrée dans l’Ouest du pays, à moins de 200 kilomètres de la frontière tunisienne, Zintan est une ville enclavée. Enclavée dans les monts Nefoussa, fief des Amazighs. Enclavée au sein d’une région qui lui est politiquement opposée.

En 2014 et 2015, Zintan a mené des discussions avec les villes voisines et est parvenu à des accords de paix. (Photos : Maryline Dumas)

Zintan a de multiples facettes, épousant les soubresauts libyens post-2011. Il y a Zintan la révolutionnaire : ses brigades sont parmi les premières à avoir pris les armes contre Kadhafi. L’un de ses chefs de guerre, Mokhtar al-Akhdar, contrôlait l’aéroport international de Tripoli. Zintan la perdante : ses brigades ont été chassées de Tripoli à l’été 2014 par la coalition Fajr Libya (« Aube libyenne »). Zintan la kadhafiste : détenant Saïf al-Islam, le fils prodigue de l’ancien dictateur, depuis 2011, la cité est accusée par ses adversaires d’avoir conclu un pacte avec son prisonnier. Zintan l’isolée : la ville, nichée dans le djebel Nefoussa, est la seule de sa région à reconnaître la légitimité du parlement de Tobrouk. Zintan la traditionaliste : dans cette ville de 65.000 habitants, difficile aujourd’hui de croiser une femme dans la rue.

Isolée en Tripolitaine, la région occidentale où Fajr Libya installe un gouvernement rival, Zintan entame, dès 2014, des discussions avec les villes voisines. Sadeq Shmayssa, membre du groupe de réconciliation, évoque des centaines d’heures de discussions : « Le premier accord de paix que nous avons obtenu, c’était avec Gharyan (115 kilomètres au nord-est de Zintan) en juin 2015. C’était le premier et donc le plus compliqué. » Les accords se sont ensuite enchaînés : Zaouïa, Janzour, Zouara, Sabratha, Kikla… La plupart du temps, les négociations concernent des échanges de prisonniers et le retrait des troupes armées. « Il n’y a qu’avec Misrata (dont les brigades étaient particulièrement importantes au sein de Fajr Libya, ndlr) que nous n’avons pas signé d’accord. Nous avons eu plus d’une trentaine de réunions avec eux, mais c’est compliqué. Misrata est divisée en deux entre la municipalité et les radicaux. »

Zintan, seul lien entre 
Est et Ouest

Le résultat est là : depuis 2015, Zintan a retrouvé la paix. Ses habitants peuvent circuler sans problème sur le territoire des Amazighs (Berbères) qui mène au poste-frontière tunisien de Dehiba. Pour garantir le maintien de ces accords, Zintan, qui soutient la Chambre des représentants (CdR) de Tobrouk – parlement élu en juin 2014 et reconnu par la communauté internationale -, se montre plus prudente concernant le bras armé de cette même institution, le maréchal Khalifa Haftar et son « Armée nationale libyenne » (ANL). Les partisans de ce dernier exigent a minima que leur champion dirige la future armée libyenne. Forte de ses récents succès à Benghazi et dans le croissant pétrolier, au centre du pays, l’ANL a installé des bases un peu partout dans le pays, notamment dans l’Ouest, avec Tripoli en ligne de mire.

« Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas »

Les islamistes et les ultrarévolutionnaires, principalement basés dans l’Ouest libyen, refusent, quant à eux, que le militaire de 74 ans, qui a participé au coup d’État de Mouammar Kadhafi en 1969, joue un quelconque rôle dans la nouvelle Libye. Alors si à Zintan on soutient Khalifa Haftar, c’est avec précaution. « Il ne peut être écarté du cadre », reconnaît Ahmed Ghiet, député zintani de la CdR. Mais si l’ANL décide de lancer une offensive dans l’Ouest, ça ne sera pas avec le soutien de la ville de Zintan, prévient Saddiq Chmeyssa : « Nous avons un accord régional avec Misrata. Si Haftar attaque, nous ne bougerons pas. »

Une offensive qui se dessine de plus en plus. « La stratégie, c’est de laisser s’épuiser les acteurs entre eux et de voir qui reste à la fin. C’est avec lui qu’il faudra alors négocier », explique un observateur international. Une stratégie que ne renie pas Mohamed Morani, capitaine au sein de l’unité des forces spéciales de Khalifa Haftar, dont le quartier général est à Riyayna, à 40 kilomètres de Zintan : « L’objectif est d’atteindre 5.000 hommes ; nous sommes actuellement 3.500. Quand l’armée [ANL] arrivera à Tripoli, notre rôle sera de sécuriser les sites stratégiques comme les banques et les ministères. »

Zintan, qui fournit un certain nombre de combattants à l’ANL et aux forces spéciales, ne serait pas hostile à la réussite d’une telle opération. Mais pas question pour cela de rompre les fragiles accords de paix obtenus avec les villes de l’Ouest. Alors, le centre d’opérations de l’ANL et le siège des forces spéciales ont été priés de s’installer hors des limites de la ville. Ne pas jouer les vassaux de Haftar tout en facilitant son dessein de prendre Tripoli, difficile pour Zintan de tenir cette ligne de crête, mais c’est là-dessus qu’elle est attendue.

Le retour des Zintanis de Tripoli

La ville a bien trop à y perdre. Depuis 2015, Zintan s’est consacrée à son propre développement. En 2014, 20.000 personnes, originaires de Zintan mais habitant à Tripoli, ont fui la capitale et se sont installées dans la ville bédouine. C’est un bond démographique de près de 50 pour cent pour la ville.

Malgré l’évolution des mentalités, les femmes restent peut présentes dans la vie publique. Elles sont, par exemple, très rares à faire leurs courses au souk.

« C’était triste pour eux, mais bien pour nous », commente sans détour Moustapha al-Barouni, le maire. Un rapide tour dans la ville illustre les propos de l’édile : des bâtiments en construction, de nouvelles cliniques, des cafés, un parc de jeux pour enfants, des fournisseurs d’accès à l’internet inconnus ailleurs en Libye, des clubs de sports… Autant de services jusqu’alors inimaginables à Zintan. Moustapha al-Barouni précise sa pensée : « Depuis toujours, la région souffrait de marginalisation et était sous-développée. La majorité des Zintanis qualifiés partaient à Tripoli pour trouver du travail. La guerre de 2014 les a poussés à rentrer ici pour des raisons de sécurité. Notre ville a profité de leurs expériences et de leur façon de vivre. »
Rached Swessi a par exemple créé un club de raffa (jeu proche des boules lyonnaises originaire d’Italie) en 2014. Arrivé de Tripoli, il n’était pas question pour cet homme de 31 ans d’arrêter ce sport. Deux ans et demi plus tard, le club est passé de 3 à 35 joueurs. Régulièrement, des enfants viennent découvrir cette pratique. Rached Swessi a obtenu la médaille d’argent au championnat d’Afrique en Algérie en janvier dernier.

« Le développement mental 
de la région »

Fayek Salem Dannah est un autre de ces nouveaux arrivants. Alors qu’il a lui-même participé au développement de sa ville en construisant un immeuble pouvant héberger 32 bureaux pour entreprises, il semble étonné d’en découvrir les conséquences : « En 2014, il y avait de gros problèmes de réseau téléphonique. Des habitants ont créé de nouveaux fournisseurs d’accès à l’internet. On communiquait tous par Viber. Aujourd’hui, 99 pour cent des maisons de Zintan sont connectées, ça participe au développement mental de la région », estime l’homme qui travaillait dans la finance à Tripoli, avant de raconter : « Il y a quelques jours, j’avais un problème avec ma voiture. Une Volkswagen Touareg. Ce n’est pas un modèle courant ici. Le mécanicien m’a dit de revenir le jour suivant. Il voulait regarder sur YouTube comment régler le souci. Je suis resté bouche bée. » Comment les Zintanis ont-ils pu investir alors que, partout dans le pays, la pénurie d’argent en espèces pose problème ? Fayek Salem Dannah sourit : « C’est la méthode bédouine. Celle des bas de laine que l’on cache chez soi. Et il y a eu des partenariats. Par exemple, un homme qui a un terrain en fait cadeau à un autre qui a de l’argent. Celui-ci construit six magasins et en donne la moitié au premier en compensation. »

Pour Hamza Abil, le business fonctionne bien. L’homme, qui tenait deux fast-foods à Tripoli, a ouvert, en 2015, le café Costa à Zintan. Une bonne trentaine de clients y sont installés en cette après-midi de mars pour visionner un match de foot, le son poussé à fond. « La grande majorité de mes clients sont des Tripolitains, mais il y a de plus en plus de locaux. Les Zintanis, au début, ils venaient acheter une boisson et rentraient chez eux avec. Ils étaient trop timides pour rester », raconte le propriétaire. À ses côtés, Moussa, un client, l’interrompt : « Tu te souviens, au début les anciens nous appelaient les ‘Macchiatos’. Ils ne comprenaient pas pourquoi on s’installait dans les cafés. Il n’y en avait pas avant ici. Ils ont fini par s’habituer. » Un jeune, qui a passé toute sa vie à Zintan, intervient en rigolant : « D’une certaine façon, je remercie Salah Badi (un des chefs militaires de Fajr Libya, ndlr) ! »

Ce changement de mode de vie ne s’est pas fait sans quelques grognements. « Dans l’ensemble, tout s’est bien passé », affirme Asma, une étudiante en anglais. « Certains anciens estiment qu’il y a assez de cafés, qu’il ne faut pas en construire plus, mais ils ne se plaignent pas de ceux qui existent déjà. » La jeune femme de 20 ans, arrivée elle aussi de Tripoli, a cependant un regret : les femmes ne profitent pas encore de cette modernité. Dans les rues ou au souk, elles sont très rares. Elles ne font ni sport ni courses et ne vont pas dans les cafés : « C’est une question de réputation. Les traditions sont tenaces mais les gens commencent à avoir l’esprit ouvert. Tout doucement, cela va s’arranger. Il faut juste un peu de temps pour changer les mentalités. »

Un invité gênant

À Zintan, une autre personne est invisible : Saïf al-Islam Kadhafi. Pour Mokthar al-Akhdar, un des chefs révolutionnaires de la ville, c’est un poids lourd à porter. « Les Libyens se battent contre nous à cause de Saïf. Ils pensent que nous sommes des kadhafistes. » En juillet dernier, deux avocats de Saïf al-Islam affirmaient que leur client était libre depuis le 12 avril 2016. Une libération qui répondrait à la loi d’amnistie votée en juillet 2015 par la Chambre des représentants de Tobrouk (Est libyen), reconnue par la communauté internationale. Omar Ghiet, le député, balaie cet argument : « La loi contient des conditions. Une enquête doit d’abord prouver que le suspect n’a pas de sang sur les mains pour être amnistié. Tout le monde veut absolument appliquer cette loi à Saïf, c’est de la propagande. » Depuis que la Chambre des représentants a voté une amnistie en faveur des kadhafistes, de nombreux cadres sécuritaires de l’ancien régime ont rejoint les troupes de Haftar. Mais Saïf al-Islam est un personnage bien trop symbolique.

Interrogé par la chaîne internationale France 24 en début d’année, Ajmi al-Atri, chef de la brigade Abou Baker al-Sidiq de Zintan qui détenait Saïf al-Islam, confirmait : « Selon la loi libyenne, Saïf est libre, il se trouve quelque part sur la terre libyenne. Il peut avoir un rôle primordial pour réunir le peuple libyen et refaire son unité. Lui seul est capable de réunir les partisans de l’ancien régime et ceux qui ont fait la révolution. » Un reportage qui a passablement énervé les Zintanis. « Il y a eu des pressions énormes sur les gens qui le tenaient », confirme le maire, Moustapha al-Barouni. Le 20 mars, Ajmi al-Atri s’est vu interdire de parler aux médias lors d’une réunion entre les responsables sécuritaires de la ville. Début mars, « Saïf al-Islam a été transféré d’un lieu à un autre à cause du reportage. Il est maintenant placé sous l’autorité du conseil militaire », explique Mokthar al-Akhdar, seul chef révolutionnaire à accepter de parler à la presse après le sujet de France 24.

L’homme ne cache pas son aversion pour le personnage, condamné à mort en 2015 lors d’un procès à Tripoli – alors placée sous un gouvernement non reconnu par la communauté internationale – entaché d’irrégularités : « Si son père était encore en vie, il aurait lui-même placé Saïf en prison. Ghariani (mufti de Tripoli, ndlr), Belhadj, Salabi (membres du Groupe islamique combattant en Libye, GICL, groupe d’opposition à Mouammar Kadhafi considéré comme proche d’Al-Qaïda par l’ONU, ndlr)… tous ces islamistes qui posent problème en Libye, c’est Saïf qui leur a permis de rentrer. » Dans les années 2000, le dandy s’est effectivement engagé dans des négociations avec le GICL, permettant la libération d’un grand nombre de ses membres. « Pour nous, ce serait plus simple de le laisser partir, continue Mokhtar al-Akhdar. Mais Saïf lui-même veut rester à Zintan ; il a peur pour sa vie. Et à qui le remettre ? Nous avons trois gouvernements en Libye… »


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