Théâtre
 : Sois beau et tais-toi


« Le moche », la nouvelle production du TOL, a le mérite de poser les bonnes questions sur l’importance de l’apparence dans notre société. Un bon moment de théâtre, même si l’équilibre de la pièce est quelque peu instable entre rire et sérieux.

Pas un pacte avec le diable, mais presque : Lette signe le contrat avec son chirurgien esthétique. (Photo : Ricardo Vaz Palma)

Même sa femme le sait, et elle en a pris son parti : Lette est moche, désespérément moche. Au point que son supérieur hiérarchique préfère qu’il ne présente pas lui-même dans un salon professionnel l’astucieux connecteur informatique de son invention. Drôle de circonstance pour apprendre cette triste vérité, cachée par son entourage depuis tant d’années. Première grande interrogation sociale de la pièce également : existe-t-il donc une laideur objective, pour que tous les personnages s’accordent à détourner le regard du visage de Lette ?

En tout cas, la révélation tardive de son infirmité, puisqu’il faut bien la qualifier ainsi, va conduire l’ingénieur à confier son visage à un chirurgien esthétique mi-talentueux, mi-véreux, lequel va lui façonner des traits tout neufs. En sera-t-il comblé pour autant, et ses vies privée et professionnelle seront-elles véritablement améliorées ?

Tirant à boulets rouges sur le mythe de l’éternelle jeunesse et la quasi-dictature de la beauté qui imprègne nos relations sociales, la pièce de Marius von Mayenburg oscille entre le comique et le tragique. Dans un premier temps, ce sont les zygomatiques qui travaillent, provoqués avec gourmandise par la mise en scène inventive de Fabienne Zimmer. Elle a choisi de faire tendre la pièce vers la farce, avec un Claude Frisoni qui prend un malin plaisir à incarner d’abord un chef obsédé par l’efficacité financière de son management, puis un chirurgien esthétique excentrique armé d’outils de torture suggestifs. Si le procédé peut rappeler Molière et ses médecins ridicules, il finit cependant par s’essouffler.

En effet, après un début sur les chapeaux de roues qui fait la part belle à la faconde de Frisoni, l’intensité retombe une fois le ressort comique de l’opération de chirurgie répété. La prestation remarquable de Finn Bell en « moche » souffre alors de problèmes de tempo. Ceux-ci sont probablement dus à l’écriture même de la pièce, qui semble ne pas pouvoir se décider entre franche rigolade et critique sociale sérieuse. Aude-Laurence Biver et Jean-Marc Barthélemy, eux aussi détenteurs de doubles rôles, s’emploient à donner corps à des métaphores critiques qui viennent peut-être un peu tard. Ces êtres qui deviennent semblables physiquement au prix du renoncement à leurs valeurs morales – et dont le destin est merveilleusement accentué par des costumes à la symbolique travaillée, il faut le souligner – s’accommodent au fond mal d’un traitement trop rieur. Ou alors, il aurait fallu pousser la farce jusqu’au bout, ce que ni le texte ni la mise en scène ne se décident à faire.

La véritable poésie de la scène finale, où Barthélemy et Bell entament un ballet de miroirs irréel avec une voix off qui ajoute à l’effet surnaturel, donne une idée de ce que la pièce aurait pu être si elle avait tendu résolument vers ce registre. Mais Marius von Mayenburg a préféré en faire un objet hybride, au risque de ne pas laisser d’impression très franche à la fin de la représentation, malgré les questions brûlantes qu’il veut soulever. Cela étant, sur le moment, il est indéniable qu’on passe une bonne soirée au théâtre… que l’on soit jeune, vieux, beau ou moche.

Au Théâtre ouvert Luxembourg, les 26, 27 et 31 janvier, les 1er, 2, 7, 8, 9, 15 et 16 février à 20 h 30 ainsi que le 28 janvier à 17 h 30.

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