La crĂ©ation d’un Forum social luxembourgeois, Ă la suite des Forums mondial et europĂ©en, est en marche. Les espoirs comme les difficultĂ©s ont Ă©tĂ© au centre d’une rĂ©union publique mardi dernier.

La contestation a de multiples visages
(Photo: Christian Mosar)
Au Luxembourg, dit-on, tout le monde se connaĂ® t. Cela devrait rendre les contacts plus faciles. Ou plus difficiles, pourraient rĂ©torquer ceux et celles qui ont essayĂ©, par le passĂ©, de rĂ©unir diffĂ©rents groupes contestataires et progressistes autour d’une table. Que de rancunes, de prĂ©jugĂ©s, de rapports tendus Ă surmonter, Ă gĂ©rer. Claude Turmes, aujourd’hui dĂ©putĂ© europĂ©en des Verts, se souvient de la tentative de mettre sur pied un contre-sommet lors de la prĂ©sidence luxembourgeoise de l’UE en 1997: „Au dĂ©but, les contacts Ă©taient bons. Mais au moment de prendre des dĂ©cisions, les meneurs des grandes structures sont devenus hĂ©sitants.“
La tentative de crĂ©er aujourd’hui un large rassemblement sous forme d’un Forum social luxembourgeois (FSL) a-t-elle de meilleures chances d’aboutir? Les choses ont changĂ© entre-temps, notamment Ă travers des contacts, des collaborations temporaires, par exemple autour de la FĂŞte de la rĂ©sistance. Un des organisateurs, Ă©galement membre d’Attac, Luc Koedinger, raconte: „Il y a dĂ©sormais moins de rĂ©ticences chez les organisations traditionnelles Ă s’impliquer sur des sujets dĂ©passant leur ’spĂ©cialitĂ©‘. Comme leurs partenaires Ă l’Ă©tranger, ces organisations sont prĂŞtes Ă collaborer avec des structures plus politisĂ©es.“ Ainsi l’Ă©dition actuelle du KĂ©isecker, le journal du Mouvement Ă©cologique, contient une prĂ©sentation d’Attac-Luxembourg.
L’exemple belge
Lundi dernier, le FSL avait invitĂ© Paola Peebles, une des responsables du Forum social de Belgique (FSdB), pour discuter de la dynamique du Forum social mondial et de ses implications pour la sociĂ©tĂ© civile luxembourgeoise. „Le but du FSdB est de croiser les regards sur des dossiers connexes“, explique Paola Peebles. „Le principe des forums sociaux, qu’ils soient mondiaux, nationaux ou locaux, est de discuter et de tisser un rĂ©seau. Cela peut conduire Ă des actions communes.“ En Belgique non plus, rassembler des sensibilitĂ©s très diffĂ©rentes et organiser les contacts n’a Ă©tĂ© facile.
Mais Paola Peebles est enthousiaste: „C’est peut-ĂŞtre un mouvement historique, comme l’internationalisme ouvrier au 19e siècle. Avec la diffĂ©rence que la diversitĂ© est Ă©rigĂ©e en principe.“ En effet, les contradictions entre rĂ©formisme et radicalitĂ© Ă l’intĂ©rieur des forums ne sont pas rĂ©solues. A Ă©couter attentivement les discussions, on se rend compte que d’autres clivages existent: entre les expert-e-s d’Attac Ă©laborant des projets de rĂ©organisation de l’Ă©conomie mondiale et les tenant-e-s de la „nouvelle radicalitĂ©“ tentant de crĂ©er des alternatives anticapitalistes dans les banlieues, entre les droguĂ©-e-s de „Diplo“ qui n’ont que leur cynisme Ă opposer au capitalisme omnipuissant et les pragmatiques qui, avec humour, arrivent Ă faire passer leur message et se rĂ©jouissent de chaque petits progrès qu’on leur jette en pâture.
Si, au Luxembourg, les seul-e-s militant-e-s de parti politique vraiment prĂ©sent-e-s lors des rĂ©unions du forum sont ceux et celles de „DĂ©i LĂ©nk“, la signification de leur engagement n’est pas claire. Evidemment il pourrait s’agir d’une classique tentative de rĂ©cupĂ©ration afin de renforcer leur propre structure. Mais dans la mesure oĂą est Ă©branlĂ©e la croyance en un parti comme principal acteur du changement, ces militant-e-s cherchent sans doute autre chose. Certain-e-s se tournent vers la thĂ©orie de Gramsci, selon laquelle la conquĂŞte de l’hĂ©gĂ©monie intellectuelle prĂ©cĂ©derait le changement de système. Les idĂ©es anticapitalistes devraient donc triompher au niveau de la sociĂ©tĂ© civile avant que l’on puisse abolir le capitalisme. Une telle thĂ©orie peut signifier soit qu’on applique aux mouvements sociaux un moule prĂ©fabriquĂ©, soit que l’on s’intègre modestement Ă ces mouvements afin d’apprendre quelles sont les alternatives au système existant.
Des structures à réinventer
Les diffĂ©rences entre les forums sociaux et les formes d’organisation et d’action politique traditionnelles se rĂ©flètent Ă©galement au niveau des structures. „L’idĂ©e directrice des forums n’est prĂ©cisĂ©ment pas de remplacer une Ă©lite par une autre. Il s’agit juste d’un espace de rencontre, il n’y a ni dĂ©clarations communes, ni porte-paroles. Cela reprĂ©sente Ă la fois une richesse et un problème“, estime Paola Peebles. Si pendant la prĂ©paration du premier grand rassemblement, le pragmatisme avait permis de maĂ® triser les problèmes, „aujourd’hui ça bloque“, constate-t-elle. Face Ă un volume de travail consĂ©quent il n’y a toujours pas de structure permanente, et l’Ă©quilibre entre les grandes organisations d’un cĂ´tĂ© et celles plus modestes et les non-organisĂ©-e-s de l’autre est fragile. „Je ne trouve pas ça chouette, mais il faudrait peut-ĂŞtre trouver des modes de dĂ©cision moins horizontaux“, suggère-t-elle.
Au Luxembourg, ces questions se posent aussi, rĂ©pond AndrĂ© Kremer, un des responsables du FSL. „Les militants ‚Ă©prouvĂ©s‘ n’ont pas l’habitude de ce type de structure. Avant, on s’engageait dans une structure, et il n’y avait jamais de discussions vraiment franches avec les autres.“ Militant d’extrĂŞme-gauche et syndicaliste de longue date, il sait de quoi il parle. „Le principe d’Ă©galitĂ© entre les participants peut-il ĂŞtre maintenu? Un simple militant doit-il avoir le mĂŞme poids que le prĂ©sident de l’OGB-L?“ „Au Forum social europĂ©en, Ă Florence, on a constatĂ© que de toute façon les ‚vieux mâles blancs, militants depuis 30 ans‘ monopolisaient la parole et les dĂ©cisions“, rajoute-t-il avec humour.
InterrogĂ© par le woxx, Claude Turmes se dit sceptique quant Ă la possibilitĂ© de crĂ©er une structure permanente. „Je soutiens l’initiative du FSL, mais je pense qu’elle fonctionnera surtout ponctuellement, sur des sujets comme la campagne pour des critères Ă©thiques dans les soumissions publiques, les nĂ©gociations Ă l’OMC ou la mobilisation contre la guerre.“ Lors de la rencontre de mardi, AndrĂ© Kremer avait encore citĂ© la Convention europĂ©enne et les lois „anti-terroristes“ et „anti-Greenpeace“ au Luxembourg comme points d’ancrage concrets de l’action du FSL. Et, Ă©videmment, le refus de la guerre, vu, selon les mots de Paola Peebles, comme „le bras armĂ© du nĂ©o-libĂ©ralisme“. Dix ans après la fin des deux blocs, face Ă un impĂ©rialisme avançant Ă visage dĂ©couvert, toutes les causes, qu’elles soient Ă©cologistes, tiers-mondistes, sociales ou pacifistes devraient enfin pouvoir converger.
_____________________

