50 ans de la mort de Franco : À la rencontre des silences

von | 23.01.2026

Par le biais d’une soixantaine de portraits, la photojournaliste Eva Máñez propose au centre culturel Neimënster un regard rétrospectif sur les femmes persécutées sous le régime dictatorial de Franco.

Les portraits pris par Eva Máñez constituent une série intime, qui maintient vivante une partie de la mémoire des femmes persécutées sous le régime de Franco. (© Eva Máñez)

Une tresse pend silencieusement d’un mur. Elle appartenait à Marina Torres Esquer, une femme que les militaires franquistes ont rasée et humiliée publiquement, alors qu’un de ses fils avait combattu dans l’armée républicaine et qu’un autre fut emprisonné. Sa tresse a pu être conservée, tout comme une partie de son histoire – fait rare en Espagne, où les réponses à celleux qui osaient demander plus de détails sur un grand-père, un oncle ou un cousin fusillé lors de la guerre civile et du régime franquiste se voyaient souvent répondre : « On n’en parle pas », « Il n’y a rien à raconter » ou « Ton grand-père, on l’a tué. C’est tout. »

Entre 1939 et 1956, 2.238 personnes sont fusillées dos contre le mur du cimetière de Paterna, à Valence, puis enterrées dans des fosses communes par des militants franquistes. À elle seule, la région valencienne compte un des plus grands nombres de fosses communes du pays : plus de 150. Il faudra attendre soixante ans pour que des corps soient exhumés de la première de ces fosses. Pour beaucoup de familles, il s’agit d’un premier acte de réparation. Une réparation qui n’est pas allée au-delà, puisqu’aucun des bourreaux n’a jamais été inculpé. « Il est honteux que des fosses communes existent dans un pays démocratique et moderne d’Europe », dit la photojournaliste Eva Máñez au woxx.

En 2016, alors qu’on l’invite à documenter les premières exhumations, Eva Máñez commence à s’intéresser aux histoires de celleux qui ont survécu aux massacres du régime : « Il fallait rechercher la vérité et la justice concernant tout ce qui s’était passé pendant le franquisme. » Car ce sont les membres des familles survivantes – souvent des femmes – qui, en silence, détenaient les souvenirs de cette époque. Au fil des années, Eva Máñez a rencontré et photographié une centaine de ces femmes, dont elle présente les récits intergénérationnels dans l’exposition « Paterna. El paredón de España. Les femmes gardiennes de la mémoire » au centre culturel Neimënster.

Formes de mémoire

Divisée en trois parties, l’exposition matérialise une réflexion qui prend place cinquante ans après la mort du dictateur espagnol Francisco Franco. À l’entrée, dans l’atmosphère presque solennelle du centre culturel, le contour d’un carré marqué au sol rappelle les dimensions d’une fosse commune, où étaient déposé·es plusieurs centaines de fusillé·es. Des photos documentant les difficultés du travail archéologique dans les fosses ou encore des cordes utilisées pour menotter des prisonniers y précèdent des clichés de paysages de la région. En face de la tresse – symbole de la violence et de la stigmatisation subis –, une autre photo renvoie à une mémoire collective différente. On y voit un homme dans la vallée de Cuelgamuros au moment où il lève le bras pour faire le salut fasciste, le visage tourné vers le grand monument funéraire du franquisme, au centre. Bien que le dictateur soit mort en 1975, l’endroit attire encore des nostalgiques de nos jours.

« Il nous faut en parler pour pouvoir comprendre nos histoires familiales, pour pouvoir refermer ces blessures et grandir en tant que société démocratique, parce que tant que nous continuerons à avoir ces fosses, ces blessures ne seront pas refermées, et cela ne nous permettra pas d’être une société pleinement démocratique », affirme Eva Máñez. La photojournaliste valencienne, qui travaille pour des médias nationaux et internationaux comme Reuters, entend briser le silence pour en finir avec l’impunité. Surtout, son exposition invite à se rapprocher de ces femmes souvent reléguées à l’arrière-plan, à connaître la vie de quelques-unes de ces victimes du régime national-catholique. Car si la mémoire collective rend presque toujours hommage aux victimes fusillées, Eva Máñez propose une autre perspective : « La question clé n’est pas tant l’histoire de leur grand-père qui a été fusillé que le récit de celles qui restent. Comment cette famille a-t-elle pu se reconstruire ? Comment ont survécu ces femmes, accusées d’être des ‘rouges’ ou des républicaines, dans une société nationale-catholique qui ne permettait aux femmes d’avoir ni biens ni argent ? », explique-t-elle.

Une étude de la répression

(© Eva Máñez)

Tandis que ses photos des exhumations, présentées dans la première salle, arborent une valeur de documentation historique, les portraits pris par Eva Máñez pendant ses rencontres constituent une série beaucoup plus personnelle et intime. Dans ces photos, plusieurs générations de femmes regardent le public droit dans les yeux, sans honte. Accompagnant chaque photo, un témoignage écrit et présenté dans un dossier à la manière des archéologues – clin d’œil aux professionnel·les dont Eva Máñez suit le travail depuis des années. Des grand-mères qui ont dû s’enfuir avec leurs petits-enfants, qui ont dû se cacher dans des puits ou sur la plage témoignent des persécutions, de la répression linguistique, des humiliations publiques, des violences sexuelles et des voyages clandestins en Allemagne ou au Royaume-Uni pour avorter. Pour les visiteur·euses qui lisent ces témoignages se dévoile petit à petit le quotidien sous le régime franquiste. « Les persécutions ne se terminaient pas avec l’exécution d’un homme », note Eva Máñez. « Dès qu’un homme était fusillé, la femme était expulsée de son foyer avec ses enfants, qui étaient à leur tour souvent placés dans des centres religieux ou au sein de familles proches du régime. »

Dans une autre partie de la dernière salle, des portraits présentés en accordéon sont reliés les uns aux autres, formant une histoire collective. Bien que les témoignages soient un peu laborieux à lire – il y en a une soixantaine – et que la traduction en français eût mérité une relecture, l’exposition parvient à redonner de la valeur aux récits des familles et, à travers le partage, à maintenir vivante une partie de leur mémoire. « Au début, beaucoup des femmes que je rencontrais me disaient qu’elles n’avaient rien à raconter, puisque, effectivement, leur famille n’en parlait pas. Mais elles avaient toutes une histoire et des souvenirs », dit Eva Máñez, qui souligne la résistance silencieuse : « Je pense que nous devons créer un grand récit sur ces grand-mères qui sont restées vêtues de noir toute leur vie, qui, le crâne rasé, ont persévéré et qui ont été obligées de balayer les églises ou les rues pendant qu’on les insultait et qu’on leur crachait dessus. » Avec beaucoup de considération, l’exposition rend un hommage à ces femmes et réfléchit à la place qu’on accorde tant à leur résilience qu’aux récits mémoriels d’aujourd’hui.

« Paterna. El paredón de España. Les femmes gardiennes de la mémoire », centre culturel Neimënster (28, rue Munster, L-2160 Luxembourg), tous les jours de 10 h à 18 h. Jusqu’au 15 février.

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