Dans un nouveau rapport européen, le Luxembourg est cité parmi les pays qui passent sous silence les incidents racistes.

„For diversity – against discrimination“ – l’Union europĂ©enne organise des campagnes de sensibilisation coĂ»teuses contre le racisme. Cela ne cache pas le fait que les pays membres sont peu enclins Ă agir. (photo: EUMC)
Une sortie en discothèque: deux ou trois copines sont en train de danser et de s’amuser. Un type s’approche d’une d’elles et commence Ă la tripoter. Lorsque la jeune femme se dĂ©fend, il la traite de „sale nègre“ et la gifle. La victime est capverdienne et cette scène s’est dĂ©roulĂ©e au Luxembourg. Un incident suffisamment grave pour se sentir agressĂ©, offusquĂ©. Mais pas suffisamment grave pour appeler la police?
Le Luxembourg est un des pays membres de l’Union qui enregistre le moins de plaintes pour incidents liĂ©s au racisme et Ă la xĂ©nophobie. C’est ce que vient de rĂ©vĂ©ler un nouveau rapport publiĂ© mercredi. Le European Monitoring Centre for Racism and Xenophobia (EUMC) y rĂ©sume des analyses par pays, Ă©laborĂ©es par des organes nationaux, les „points focaux“, couvrant les annĂ©es 2001 Ă 2004.
Dans le domaine de la collecte de donnĂ©es par les autoritĂ©s publiques, la Police grand-ducale, seule „productrice de chiffres“, fait Ă©tat de 16 plaintes pour discrimination raciale en 2001, de onze en 2002. Le rapport ne fournit pas de donnĂ©es pour 2003 et 2004. Vic Reuter, porte-parole de la police, ne peut s’expliquer ce fait: „Nous disposons de ces chiffres, et nous les transmettons Ă quiconque veut les avoir.“ Ainsi, le nombre d’affaires aurait diminuĂ©, de neuf en 2003 Ă sept en 2004. Parmi celles-ci, surtout des agressions verbales – d’auteurs de nationalitĂ©s diverses -, des coups et blessures, mais aussi des affaires de bistrots qui refusent l’entrĂ©e aux personnes qui ont la peau foncĂ©e, ou mĂŞme des cas d’individus qui ont des liens avec la scène neo-nazi.
L’Institut de recherche Ceps/ Instead, qui a hĂ©ritĂ© du rĂ´le de point focal national de l’Asti, explique le manque de donnĂ©es de la manière suivante: „Dans le domaine de l’emploi par exemple, les gens s’adressent Ă la limite Ă l’association „Mobbing“, mais hĂ©sitent Ă porter plainte: ils ne veulent pas courir le risque de dĂ©truire leur carrière professionnelle. Ils envisagent plutĂ´t de quitter leur poste.“
Peur des plaintes
A part le monde du travail, le racisme se fait surtout sentir dans le domaine du logement et dans la vie quotidienne. Maria C., Luxembourgeoise d’origine capverdienne, raconte: „Nous avons eu des conflits permanents avec notre voisin, par exemple lorsque que nous avons fait un barbecue dans notre jardin. Il nous a lancĂ© des propos dans le genre: ‚Houer Negeren, gitt erĂ«m zerĂ©ck op d’Beem.‘ Et il a mĂŞme appelĂ© la police, qui s’est effectivement dĂ©placĂ©e. Lorsque les agents ont compris la situation, ils sont repartis sans rien faire.“ Maria, choquĂ©e, n’a cependant pas osĂ© dĂ©poser plainte pour dĂ©noncer ces harcèlements, redoutant que le voisin ne devienne encore plus agressif. „C’est aussi une question d’Ă©ducation: mes parents m’ont toujours dĂ©conseillĂ© de rĂ©agir Ă de telles provocations. Heureusement, le voisin a dĂ©mĂ©nagĂ©.“ Et d’ajouter que si le racisme est un tabou du Luxembourg, les victimes elles aussi se taisent: la peur de l’escalade est toujours prĂ©sente. Mais les blessures psychologiques restent: des familles harcelĂ©es qui envisagent de vendre leur maison, des enfants qui n’ont plus envie d’aller Ă l’Ă©cole parce que les autres Ă©lèves leur mènent la vie dure.
Christiane Martin, Commissaire du gouvernement aux Ă©trangers, admet qu’il n’y a pas de prise de conscience du problème au niveau de la rĂ©ception des plaintes. „MĂŞme si la police enregistre des violences racistes, le Parquet peut traiter la plainte comme une simple querelle entre voisins. Ainsi, ces dĂ©lits sont assimilĂ©s au droit commun.“ Vic Reuter n’accepte pas le reproche que les agent-e-s pourraient ne pas ĂŞtre suffisamment sensibilisĂ©-e-s pour reconnaĂ® tre ces phĂ©nomènes: „Dans notre Ă©cole de police, le phĂ©nomène du racisme fait partie du module ‚police et sociĂ©tĂ©‘.“
Un collaborateur de l’EUMC renvoie aux exemples de „bonne pratique“ dans d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne: „Ce pays, qui a une longue tradition du travail anti-raciste, a mis sur pied un système pro-actif au niveau de la police. A part les formations spĂ©cifiques pour policiers, on pratique le système du „community policing“: la police fait un travail de sensibilisation dans les communautĂ©s pour crĂ©er un climat de confiance et pour inciter les victimes Ă dĂ©poser plainte.“
Maria C. favoriserait l’existence d’une structure autre que la police. „J’aurais enfin le sentiment d’ĂŞtre prise au sĂ©rieux, d’ĂŞtre soutenue et que mes droits sont respectĂ©s.“ C’est d’ailleurs ce que prĂ©voit la lĂ©gislation europĂ©enne: en 2000, le Conseil a adoptĂ© deux directives, l’une couvrant aussi bien le domaine du travail que l’Ă©ducation ou l’accès aux biens et services, l’autre crĂ©ant un cadre en faveur de l’Ă©galitĂ© du traitement en matière d’emploi. Dans ce contexte, le renversement de la charge de la preuve prĂ©vu par la directive est d’une importance capitale pour encourager les victimes Ă porter plainte.
Le Luxembourg a longtemps hĂ©sitĂ© avant de transposer la directive, s’attirant les blâmes de la Commission, qui a par la suite saisi la Cour de Justice europĂ©enne. Mais les textes enfin dĂ©posĂ©s fin 2003 ont Ă©tĂ© sĂ©vèrement critiquĂ©s par le Conseil d’Etat. Une des omissions Ă©voquĂ©es par la haute corporation concerne justement la crĂ©ation, prĂ©vue par la directive 2000/ 43/CE, d’organismes „qui auront pour compĂ©tence d’apporter aux personnes victimes d’une discrimination une aide indĂ©pendante pour engager une procĂ©dure pour discrimination.“
Une structure indépendante
L’ombudsman, en place depuis mai 2004 pour arbitrer dans le cas de complaintes de citoyennes et citoyens envers l’administration publique, n’a pas encore eu Ă traiter de cas concret impliquant le phĂ©nomène du racisme. InterrogĂ© sur la forme que pourrait prendre une nouvelle structure telle qu’elle est prĂ©vue par la directive, Marc Fischbach estime que „ce serait sensĂ© de regrouper ces activitĂ©s avec celles de l’ombudsman“, comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres pays de l’Union. Serge Kollwelter revendique un service indĂ©pendant, mais qui soit plus qu’un centre d’enregistrement de plaintes. „Il faut que cet organe soit une instance morale, analogue au modèle du ombudsman. Mais bien sĂ»r, dans ces cas-lĂ , il ne s’agit pas toujours de faire de la mĂ©diation, il faut Ă©galement proposer, le cas Ă©chĂ©ant, une assistance juridique.“
Selon la Commissaire aux Ă©trangers, au dĂ©but le gouvernement ne voyait pas la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er une nouvelle structure, puisqu’il existe une „Commission spĂ©ciale permanente contre le racisme“ au sein du Conseil national des Etrangers. Christiane Martin Ă©tait cependant d’avis que cette commission n’Ă©tait pas outillĂ©e Ă une telle tâche. Maintenant, le gouvernement envisagerait la crĂ©ation d’un nouvel organisme indĂ©pendant, calquĂ© sur le modèle du „Ombudskomittee fir d’Rechter vum Kand“. EspĂ©rons que sa mise en place sera plus rapide que celle du comitĂ© pour les droits de l’enfant.

