IKEA: Un élan malvenu

von | 19.08.2005

L’ouverture de l’Ikea Arlon ne fait pas que des heureux au Luxembourg. Les riverains redoutent une multiplication anarchique des grandes surfaces dans la rĂ©gion.

„No Ikea in my backyard“ a Ă©tĂ© pendant deux ans le mot d’ordre de la Lokalinitiativ KĂ©inzeg et des communes de Clemency et Garnich. Aujourd’hui, le bâtiment jaune-bleu, siglĂ© Ikea, domine le paysage verdoyant de Sterpenich, Ă  500 mètres de la frontière luxembourgeoise. L’ouverture, le mercredi 24 aoĂ»t, du sixième magasin Ikea en Belgique (sur 202 dans le monde) signe la dĂ©faite des opposant-e-s luxembourgeois-e-s.

Jeannot Muller, prĂ©sident de la Lokalinitiativ KĂ©inzeg, garde pourtant la tĂŞte haute : „Depuis la dĂ©cision du Conseil d’Etat belge en avril, favorable Ă  Ikea, on savait qu’on n’avait plus de chance d’empĂŞcher l’ouverture du magasin. Maintenant on va continuer Ă  travailler sur la problĂ©matique de la circulation automobile.“ Pour les opposants luxembourgeois Ă  la construction de l’Ikea il s’agit en quelque sorte d’un retour aux origines de leur action. La Lokalinitiativ de Jeannot Muller s’Ă©tait constituĂ©e en 2002 pour contrer le projet de construction d’une autoroute près de la commune de Clemency.

Guerre des chiffres

Dès l’annonce du projet de construction d’un magasin Ikea le long de la frontière belgo-luxembourgeoise, la Lokalinitiativ KĂ©inzeg s’est mobilisĂ©e. Les habitant-e-s de Clemency redoutent de voir leur petite commune noyĂ©e sous le trafic automobile gĂ©nĂ©rĂ© par l’implantation Ikea. Une guerre des chiffres, par expertises et contre-expertises interposĂ©es, a accompagnĂ© la construction de la grande surface. Une Ă©tude financĂ©e par Ikea pronostiquait qu’un cinquième des 1,3 millions de visiteurs par an arriverait par la route de Clemency. La Lokalinitiativ a toujours contestĂ© cette estimation. Une deuxième Ă©tude, faite par le bureau d’Ă©tude Schroeder et AssociĂ©s pour la commune de Clemency, prĂ©disait en effet une hausse de 110 % du trafic automobile Ă  Clemency. Les clients luxembourgeois et français d’Ikea emprunteraient le chemin le plus court pour aller faire leurs achats, passant par Clemency, au lieu d’emprunter l’autoroute d’Arlon. Cette querelle des chiffres va maintenant ĂŞtre tranchĂ©e par les faits.

La Lokalinitiativ KĂ©inzeg, soutenue par le Mouvement Ă©cologique, a menĂ© un travail essentiellement juridique pour s’opposer Ă  Ikea. Un recours contre la construction du magasin sur 18 ha a Ă©tĂ© introduit sans succès auprès du Conseil d’Etat belge. Les associations ont aussi menĂ© un travail de lobbying auprès des ministres luxembourgeois de l’IntĂ©rieur et de l’Environnement, qui leur ont prĂŞtĂ© une oreille bienveillante, mais ont affirmĂ© qu’ils ne pouvaient pas faire grand chose. „Pour tout vous dire, on s’est senti un peu seul“, affirme aujourd’hui le maire de Clemency, Daniel Hautus. Les responsables d’Ikea n’ont jamais cherchĂ© le contact avec leurs critiques. Menant la politique des faits accomplis, ils ont achevĂ© au plus vite la construction du magasin.

„Loi Ikea“

Ikea a eu de bonnes raisons de venir s’implanter Ă  Sterpenich, près de la sortie d’autoroute Sterpenich-Clemency. La proximitĂ© du marchĂ© luxembourgois, Ă  fort pouvoir d’achat, a Ă©tĂ© dĂ©terminante. La Belgique offre Ă©galement une sĂ©rie d’avantages par rapport au Luxembourg. Alors que le Luxembourg a introduit un moratoire sur la construction de grandes surfaces commerciales de plus de 10.000 m2, la lĂ©gislation belge est beaucoup moins stricte en matière de permis de construire. Une loi destinĂ©e Ă  faciliter l’implantation de la grande distribution a mĂŞme Ă©tĂ© votĂ©e en 2004. Son surnom: „loi Ikea“. La Province de Luxembourg, avec son Ă©conomie sinistrĂ©e, offre par ailleurs une main-d’oeuvre disponible, et les Ă©lus locaux accueillent les investisseurs Ă  bras ouverts. Les opposants Ă  la construction gardent notamment un très mauvais souvenir de leurs rencontres avec le principal champion du projet, le maire d’Arlon, Guy Larcier. „Nos rendez-vous Ă©taient Ă  chaque fois très pĂ©nibles. Larcier Ă©tait très agressif“, se souvient le maire de Clemency. Les reprĂ©sentant-e-s d’Ikea avaient fait miroiter la promesse d’embaucher du personnel maĂ® trisant le luxembourgeois. Au final, il n’y aura pas beaucoup de Luxembourgeois parmi les 280 embauchĂ©-e-s, d’après la chargĂ©e de presse d’Ikea Belgique.

L’ouverture du magasin Ikea risque de n’ĂŞtre que le premier dĂ©sagrĂ©ment pour les riverains. La multinationale des meubles bon marchĂ© pourrait avoir un effet d’aimant sur d’autres entreprises. Ainsi le syndicat intercommunal belge de la Province du Luxembourg espère attirer d’autres entreprises dans le secteur. L’universitĂ© de Liège a dĂ©jĂ  menĂ© une Ă©tude pour dĂ©terminer le bon mĂ©lange d’entreprises dans la future zone d’activitĂ©s Ă  Sterpenich. Une vision d’horreur pour Jeannot Muller. „Le comble c’est qu’ils affirment dans leur Ă©tude que l’un des principaux atouts du site est son cadre naturel. D’après eux, il faut valoriser l’image verte du site!“ L’inquiĂ©tude des opposants du projet Ikea est que l’afflux de trafic sur le site de Sterpenich va relancer l’idĂ©e, provisoirement abandonnĂ©e, de raccorder la collectrice du Sud Ă  l’autoroute d’Arlon.

Une autre controverse donne des sueurs froides aux dĂ©fenseurs de l’environnement: la planification d’une zone d’activitĂ© artisanale Ă  Grass, sur le territoire de la commune de Steinfort. Le 29 juillet, le conseil communal de Steinfort a votĂ© en deuxième lecture le projet. La particularitĂ© de cette ancienne zone verte reclassĂ©e de 28 ha: elle jouxte quasiment l’Ikea. Les membres de la Lokalinitiativ KĂ©inzeg soupçonnent l’ancien maire de Steinfort, Jean Asselborn, d’avoir profitĂ© de l’installation d’Ikea Ă  Sterpenich pour imposer la construction d’une nouvelle zone d’activitĂ© Ă  Grass. En faisant la jonction entre les zones d’activitĂ©s de Sterpenich et de Grass, on aboutirait Ă  une zone d’activitĂ© de plus de 50 ha. Pourtant le dernier mot n’est pas encore dit. Après la dĂ©cision du Conseil municipal de Steinfort, la balle est maintenant dans le camp du ministre de l’IntĂ©rieur. Dans un entretien au ‚Wort‘ du 21 mars, Jean-Marie Halsdorf s’est prononcĂ© pour la crĂ©ation d’une zone d’activitĂ© rĂ©gionale au lieu dit „Wandhaff“. Cette dernière rendrait inutile la crĂ©ation de la zone d’activitĂ© communale de Grass.

Le Mouvement Ă©cologique a sans doute raison de stigmatiser une „faillite“ de la politique d’amĂ©nagement du territoire rĂ©vĂ©lĂ©e par le dossier Ikea et les dĂ©bats autour de la zone d’activitĂ© de Grass. Loin de dĂ©velopper la coopĂ©ration et planification conjointe des zones d’activitĂ©s commerciales, accuse l’association Ă©cologiste, les communes des deux cĂ´tĂ©s de la frontière belgo-luxembourgeoise s’engagent dans une course Ă  la crĂ©ation de zones d’implantation de commerce.

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