EDUCATION: Désorientation scolaire

Les conflits entre le corps enseignant et le ministère se multiplient. Le SEW lui reproche de voir très grand sans se doter ni des moyens conséquents, ni d’une méthodologie claire.

„Nous n’allons évidemment pas évoquer le sujet de la tâche des enseignants“. Monique Adam, présidente du Syndikat Erzéiung a Wëssenschaft (SEW) de l’OGBL, a le sourire en coin lorsqu’elle prononce cette phrase. Ce mardi, son organisation a réuni la presse pour dire ce qu’elle pense de certaines réformes émanant du ministère de l’éducation nationale (MEN). Et elle n’a même pas eu besoin d’évoquer l’épineux dossier de la tâche de l’enseignant (l’intersyndicale devait rencontrer la ministre le soir même) pour tirer à boulets rouges sur d’autres facettes de la politique du MEN: budget de l’éducation, socle de compétences et nouveau cadre pour l’enseignement secondaire technique (EST). La charge est lourde, mais la ministre de l’éducation nationale, Mady Delvaux (LSAP), sollicitée par le woxx, a préféré ne pas prendre position et se garde pour l’instant de récolter d’autres avis.

La qualité n’est pas gratuite

Pour le SEW, il ne s’agit pas de se montrer rétif aux réformes, au contraire. Ce serait d’ailleurs lui faire un mauvais procès que de le considérer comme une organisation corporatiste. Par exemple, lorsqu’en 2001, les premiers résultats de l’enquête PISA avaient placé la Finlande en tête de peloton, le SEW n’avait pas attendu longtemps pour se rendre dans ce pays nordique et en était revenu en grande partie conquis par son système scolaire. Sur ce point, le SEW converge avec le ministère. Mais une différence de taille les sépare: „La Finlande s’est donné les moyens pour réformer son système scolaire, contrairement au gouvernement luxembourgeois“, explique Guy Foetz.

„Cela s’appelle une politique d’austérité“, dit Foetz sans ambages. Pour preuve, il prend le projet de budget 2007 et les crédits alloués au ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle et scolaire (MENFPS), domaine considéré comme „stratégique“ par la coalition noire-rouge. Les chiffres sont parlants: alors que l’augmentation budgétaire totale pour 2007 s’élève à 5,4%, le taux d’augmentation du MENFPS se tasse à 4,5%, plaçant ainsi ce ministère à la onzième place sur les 19 départements ministériels. D’ailleurs, le budget de l’éducation décroche depuis 1995 par rapport aux augmentations totales et l’écart se creuse continuellement et de manière plus sensible depuis l’arrivée des socialistes au gouvernement. Pour ne rien arranger, la section concernant les établissements d’enseignement privés connaî t, avec 13,7%, la deuxième plus forte hausse au sein du budget du MENFPS, après la formation professionnelle. En 2007, la coalition prévoit d’offrir plus de 52 millions d’euros aux écoles privés. Ce qui contraste méchamment avec la baisse de budget de 22% allouée aux lycées autonomes qui fonctionnent en gestion séparée. „C’est ridicule! D’un côté, on donne plus d’autonomie aux écoles, de l’autre, on leur retire des moyens financiers“, s’insurge Guy Foetz.

Pour le SEW, c’est justement l’envergure des réformes voulues par le MEN qui est en contradiction avec les moyens mis à disposition. C’est par exemple le cas au niveau de la définition des socles de compétences, que le ministère entend mettre en oeuvre pour 2008. Pour rappel, ces socles de compétences ont pour but de „privilégier les performances des élèves et d’adapter l’enseignement à l’évolution de celles-ci“. Ce système est déjà pratiqué dans le régime technique pour les formations CATP ou technicien. S’il y fonctionne sans grandes difficultés – en raison du caractère concret de ces branches – son application au niveau de l’apprentissage des langues, par exemple, s’avère plus complexe. „Enigmatique“ comme l’estime le SEW. Seul outil actuellement à disposition, le „portfolio européen des langues“ (voir woxx 873), tente de donner une approche plus empirique.

Le SEW donne ainsi en exemple la caractérisation du niveau B2 du portfolio: „Je peux communiquer avec un degré de spontanéité et d’aisance qui rende possible une interaction normale avec un locuteur natif“. Et de s’interroger sur la méthodologie concrète à appliquer pour atteindre ces objectifs pédagogiques. Aux yeux de Simone Flammang du SEW, le ministère va trop vite dans sa volonté de généraliser les socles de compétences à l’ensemble de l’enseignement public, sans pour autant munir les professeurs chargés de les définir d’un calendrier ou d’une marche à suivre. Elle non plus ne mâche pas ses mots: „Ce qui nous met en colère, c’est la manière dont le ministère procède“.

En effet, le SEW lui reproche de mettre les enseignants, ainsi que les coordinateurs de projet recrutés „souvent à l’encontre de leur plein gré“, devant le fait accompli. Ainsi, aucune réunion d’information n’aurait été organisée, le seul document publié serait le „cadre européen des compétences“ qui ne prendrait pas en compte la situation linguistique spécifique du Luxembourg, il n’existerait aucun réseau de communication et le ministère ne fournirait même pas des objectifs intermédiaires. Finalement, Flammang déplore l’inexistence d’un programme national, laissant chaque établissement élaborer ses propres socles de compétences, ce qui conduirait à une différenciation qualitative entre les lycées et, à terme, à une dévaluation de certains diplômes.

Vers le chaos?

Le SEW exprime également ses craintes de dévalorisation de l’enseignement au sujet du „nouveau cadre pour le cycle inférieur et le cycle moyen de l’enseignement secondaire technique“, élaboré par le ministère au mois de juin et „mis en consultation auprès des partenaires scolaires“. D’après nos informations, la ministre aurait d’ailleurs été surprise de la prise de position d’un syndicat alors que le document ne serait qu’en cours de discussion.

Sous le prétexte de rapprocher l’enseignement secondaire (ES) du secondaire technique, le MEN envisage d’englober les classes de 7ème et de 8ème en un „cycle d’observation“, qui „sert à confirmer et à affiner l’orientation de l’élève qui arrive d’une 6ème année primaire“. Les élèves qui n’ont pas acquis le socle de compétences visé dans à l’issu de l’enseignement primaire seront confiné-e-s des classes d’adaptation avec encadrement et plan éducatif individualisé. Mais c’est la volonté de „rendre plus courant“ le passage de l’EST vers l’ES, qui, d’après Jacques Maas du SEW, risque de provoquer un nivellement vers le bas dans l’EST. Le „nouveau cadre“ contient en effet quelques formulations troublantes. Comme: „les passages plus courants permettront de récupérer pour l’enseignement secondaire des élèves qui s’en sont avérés capables et de transférer à l’enseignement secondaire technique des élèves qui s’essoufflent à l’enseignement secondaire“. Le ministère organiserait une sorte de fuite des cerveaux. Cette approche est confirmée dans une autre phrase: „L’élève qui aura atteint les socles de compétence requis à la fin du primaire peut accéder à l’EST. L’élève qui a des compétences plus développées aura accès à l’ES“. Ainsi, le MEN risque non seulement de dévaloriser l’EST, mais il donne une confirmation écrite du caractère de lycée de „seconde classe“ que n’est, en théorie, pas censé être l’EST. Au lieu de se rapprocher du tronc commun, on s’en éloigne et on augmente les fractures sociales et scolaires.

Il faudra encore attendre quelques temps avant que le ministère ne réagisse aux propos du SEW. En attaquant publiquement et avec virulence d’autres aspects de la politique de l’éducation que la tâche de l’enseignant quelques heures avant une nouvelle ronde de négociation à ce sujet, le SEW joue finement. D’un autre côté, le ministère lui livre sur un plateau d’argent tout une gamme de munitions.


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