UN NOBEL: Se mérite

L’Union européenne vient de recevoir le prix Nobel de la paix. Cette attribution très contestée se justifie sur certains points, mais rappelle surtout les faiblesses et les fragilités de la construction européenne.

Rarement a-t-on vu un tel contraste entre les déclarations officielles et celles du mainstream médiatique d’un côté, et l’opposition politique radicale et le citoyen lambda de l’autre. Les réactions à l’attribution du prix Nobel de la paix à l’Union européenne rappellent le clivage politique lors du débat sur une constitution européenne en 2005.

Si les « Qu’est-ce qui leur a pris ? » accusateurs entendus à tous les coins de rue révèlent l’euroscepticisme ambiant, ils sont immérités. Les raisons pouvant justifier ce Nobel ne manquent pas. C’est tout d’abord la réconciliation de la France et de l’Allemagne, et, plus généralement, la coopération intense entre pays différents, qui a permis le retour de la paix en Europe de l’Ouest. S’y ajoutent les « success stories » de l’intégration politique pacifique des anciennes dictatures d’Europe du Sud, puis des pays de l’ancien bloc communiste.

Mais c’est à juste titre que les critiques rappellent que l’UE n’a pas empêché toute guerre en Europe. Son rôle durant les guerres en ex-Yougoslavie est mal perçu : trop timide durant la guerre sanglante en Bosnie aux yeux des uns, trop va-t-en guerre lors du conflit au Kosovo aux yeux des autres. Une analyse plus élaborée permet aussi d’évoquer les reconnaissances diplomatiques prématurées de l’Allemagne en 1991 et la paix douteuse négociée avec Milosevic en 1995. Surtout, au Kosovo, l’UE a choisi de miser sur la puissance militaire de l’Otan plutôt que sur son propre « soft power ».

Somme toute, vers l’extérieur, l’Union n’a pas toujours été un vecteur de paix. Les interventions « humanitaires » qu’elle a soutenues au Kosovo et en Libye ont affaibli le dépositaire de la paix mondiale qu’est l’Onu. Le secrétaire général de l’Otan ne s’y est pas trompé en insinuant que le Nobel honorait aussi l’alliance militaire « qui partage les mêmes valeurs et a aidé à façonner l’Europe ». Tandis que certains stratèges de l’UE rêvent le rêve malsain d’une Europe renforcée : il faudrait se préparer aux décennies à venir, où s’affronteraient les grandes puissances mondiales.

Les « conférences de paix », évoquées dans le communiqué du comité Nobel, vont dans une autre direction : l’UE peut être considérée comme une sorte de Nations unies améliorées à l’échelle régionale. Mais est-il possible de la prendre comme modèle ? Son ouverture sur le monde est ternie par l’édification de l’inhumaine et absurde « forteresse Europe », la politique d’élargissement se fait au ralenti et la crise actuelle a revigoré les égoïsmes nationaux.

La durabilité du modèle européen est aussi mise en doute. Certes, l’euro et la libre circulation des marchandises ont globalement augmenté la prospérité, mais la redistribution des gains n’est pas satisfaisante. Dans ce cadre, l’Union insiste beaucoup sur les droits des consommateurs… et en oublie les droits des citoyens. Le terme de « fraternité entre nations » mentionné par le comité Nobel va bien plus loin que la coopération économique et politique entre les pays membres : il implique l’idée d’un espace de solidarité à l’échelle du continent.

Or l’UE a aujourd’hui une image d’Europe des banquiers et des patrons, qui ruine la Grèce et procède au démantèlement social ailleurs. Il y a une attente urgente d’un approfondissement social et politique des institutions européennes. Or que font ces institutions ? Elles proposent comme uniques projets politiques la mise en place d’un pacte budgétaire absurde et la relance – à coups de libéralisations – du marché intérieur.

Face à cet autisme bruxellois, une idée gagne du terrain à gauche : il faudrait se battre pour une société plus juste à l’échelle nationale. Cela, combiné au nationalisme de droite, risque de devenir fatal à la construction européenne. Les élites européennes actuelles sauront-elles changer de cap en formulant un projet d’Union attrayant sur le plan social et politique ? A défaut de cela, tout en recevant le Nobel, elles entreront dans l’histoire comme les fossoyeurs de l’Europe.


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