Santé: Santé mentale et exclusion sociale

von | 15.10.2026

À l’occasion de la 5e édition des Semaines de la santé mentale, de nombreux thèmes sont abordés, dont celui de la précarité. Les psychologues Hédi Ben Malek et Amélie Zeimet, qui œuvrent au sein de l’unité Psy de Hëllef um Terrain, explorent le lien entre urgence sociale et santé mentale.

Portrait d’un homme assis, souriant, lunettes et barbe avec des buissons en arrière-plan.  

« L’empathie, la confiance et le lien devraient être au cœur de notre manière de penser la santé mentale. » Hédi Ben Malek (Photo : Hëllef um Terrain (HUT))

Apprendre à gérer son stress, développer sa résilience, prendre soin de soi… les conseils pour préserver sa santé mentale sont partout. Mais que faire lorsque la souffrance trouve sa source dans les conditions de vie elles-mêmes ? Pour les psychologues Amélie Zeimet et Hédi Ben Malek, amené·es à suivre des personnes en situation de précarité au sein de l’association Hëllef um Terrain (HUT), comprendre les difficultés psychiques exige de regarder au-delà de l’individu, vers son histoire et son environnement. À la question « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? », les deux professionnel·les, s’appuyant sur l’ouvrage de Perry et Winfrey, préfèrent « Qu’est-ce qui t’est arrivé ? ».

Dans le cadre des Semaines de la santé mentale, HUT, qui lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, défend ce changement de perspective à travers un atelier au titre volontairement provocateur, « Et si le symptôme était la bonne réponse ? », consacré aux liens entre précarité et santé mentale. Une invitation à regarder autrement les comportements que l’on qualifie de problématiques, en tenant compte des expériences et des conditions de vie qui les ont façonnés. Car la santé mentale dépend aussi du logement, des ressources financières, des relations familiales, du travail ou encore de la sécurité dans laquelle une personne peut vivre. Lorsque plusieurs de ces dimensions vacillent simultanément, il devient particulièrement difficile de prendre soin de sa santé psychique.

« Les conditions de vie occupent une place centrale, très concrète, dans les difficultés psychiques », témoigne Amélie Zeimet, qui suit des personnes sans abri, en parcours migratoire ou en réinsertion. Dans ces situations, le travail psychologique ne porte pas seulement sur les blessures du passé : il doit aussi prendre en compte les conditions actuelles, parfois toujours menaçantes. « On dort mal parce qu’on n’est pas en sécurité, on est méfiant parce que la méfiance a protégé, on est épuisé parce que le corps est en alerte jour et nuit », explique-t-elle. Tant que la situation matérielle, administrative ou familiale ne change pas, le corps n’a pas de raison de relâcher cette vigilance. L’instabilité du logement, l’incertitude liée à une procédure de séjour, la peur de perdre son emploi ou l’absence de soutien peuvent ainsi entretenir une souffrance psychique. Et la relation fonctionne aussi dans l’autre sens : des difficultés psychologiques peuvent fragiliser les relations familiales, compromettre une activité professionnelle ou contribuer à une perte de logement. « C’est souvent un cercle vicieux où les difficultés sociales et psychiques se renforcent mutuellement », observe Hédi Ben Malek.

Des stratégies de survie

Portrait d’une femme souriante, cheveux châtains lâchés et robe bleue.

« Un symptôme mal compris entretient ce qui l’a fait naître. » Amélie Zeimet (Photo : Hëllef um Terrain (HUT))

Il ne s’agit donc pas d’opposer les causes sociales aux difficultés individuelles, comme si les premières suffisaient toujours à expliquer les secondes. Une souffrance peut nécessiter un diagnostic et un traitement, même lorsqu’elle s’inscrit dans un environnement particulièrement difficile. Mais ignorer cet environnement risque de limiter la portée des soins. « Le contexte peut expliquer, mais il ne doit jamais servir d’argument pour retarder un soin », précise Amélie Zeimet. Comprendre les conditions dans lesquelles une personne souffre ne signifie pas minimiser sa douleur, mais, au contraire, chercher à en saisir toutes les dimensions.

Cette attention au contexte change également la manière d’interpréter certains comportements, car ceux-ci peuvent aussi être compris comme des mécanismes de protection. « Face à une menace, réelle ou ressentie, le corps peut chercher à fuir, à combattre, à se figer, à s’effondrer ou à se soumettre », détaille Amélie Zeimet. Des réactions qui ont pu aider une personne à traverser des expériences difficiles peuvent ensuite compliquer ses relations et son quotidien. « Un rendez-vous raté peut être une tentative de fuite, car les démarches sont perçues comme une source de menace », poursuit la psychologue. L’agressivité peut, elle, signifier une réaction de combat, tandis que le silence peut être interprété comme une sidération ou la perte de la capacité à s’engager dans une nouvelle démarche. Lorsqu’une personne a connu des violences, des ruptures répétées ou des relations institutionnelles éprouvantes, une situation apparemment banale peut réveiller un sentiment de danger. Hédi Ben Malek prend notamment l’exemple de la consommation d’alcool ou de drogues, des comportements souvent envisagés uniquement sous l’angle du problème qu’ils créent, alors qu’ils peuvent aussi constituer une tentative d’apaisement à court terme. Mais ce soulagement temporaire peut laisser place à de nouvelles difficultés et renforcer le cercle vicieux.

Comprendre la fonction d’un comportement permet d’éviter la stigmatisation. Derrière ce qui est visible, il peut y avoir une accumulation de traumatismes, de pertes, de ruptures et de difficultés qui s’entrecroisent. Hédi Ben Malek compare cette perception à un iceberg dont la partie émergée serait le problème observé, le symptôme, tandis que les expériences qui l’ont façonné restent souvent invisibles. Sa collègue décrit un effet de boucle : la précarité pousse à développer des stratégies de survie ; celles-ci sont interprétées comme des symptômes ou des problèmes de comportement ; la personne est alors stigmatisée, ce qui peut renforcer son exclusion et, par conséquent, sa précarité. « Un symptôme mal compris entretient ce qui l’a fait naître », résume-t-elle.

La résilience ne suffit pas

Cette autre manière d’envisager la santé mentale remet aussi en question les discours qui invitent chacun·e à prendre soin de soi, à développer sa résilience. « Quand on dit à quelqu’un de gérer son stress alors que la source du stress est un hébergement précaire ou une procédure incertaine, on déplace le problème », estime Hédi Ben Malek. La difficulté n’est plus présentée comme le produit d’une situation, mais comme quelque chose que la personne devrait parvenir à maîtriser. Et, si elle n’y arrive pas, elle peut finir par considérer cet échec comme un problème supplémentaire qu’elle doit résoudre. Le piège est particulièrement fort avec le mot « résilience », avance Amélie Zeimet : « Mal utilisé, il peut devenir une injonction à encaisser. » Si les stratégies de régulation émotionnelle peuvent aider à traverser une situation éprouvante, elles ne remplacent pas la stabilité matérielle et sociale. Le problème n’est donc pas de donner aux personnes des moyens d’agir sur leur bien-être, mais il survient lorsque lesdits moyens deviennent la réponse principale à des difficultés dont les causes dépassent largement leur contrôle. « Il est plus compliqué de se projeter ou de s’engager dans un suivi quand on ne sait pas où l’on dormira le soir même », souligne Amélie Zeimet. « La résilience est une ressource, mais elle ne doit pas devenir une obligation de supporter l’insupportable », soutient Hédi Ben Malek.

Lorsqu’une personne a besoin d’un accompagnement psychologique, encore faut-il qu’elle puisse y accéder et le suivre. Au Luxembourg, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous auprès d’un·e professionnel·le peuvent être longs, relève Hédi Ben Malek. Or, pour les personnes en situation de précarité, les obstacles se cumulent : difficultés financières, procédures administratives, barrières linguistiques ou encore instabilité du quotidien. Elles sont donc confrontées à un paradoxe : alors qu’elles cumulent souvent davantage de facteurs de risque pour leur santé mentale, elles rencontrent aussi davantage d’entraves pour accéder aux soins. Le problème tient aussi à l’organisation de la prise en charge, qui « évolue dans la bonne direction », selon Hédi Ben Malek, bien qu’il « reste encore beaucoup de chemin à parcourir ». Les dispositifs consacrés à la santé, au logement, à l’emploi ou aux démarches administratives fonctionnent souvent séparément, alors que ces difficultés sont étroitement liées. Pour les deux psychologues, il est donc essentiel de renforcer la coordination entre les structures de soins et les acteurs sociaux qui accompagnent les personnes au quotidien. Amélie Zeimet comme Hédi Ben Malek défendent la continuité du lien et la possibilité pour la personne de garder une prise sur son accompagnement.

Vers une « empathie collective »

Amélie Zeimet souligne aussi l’importance de former les profession- nel·les à ces questions, car suivre des personnes qui ont connu des expériences traumatiques demande du temps et des compétences spécifiques. C’est dans cette perspective qu’elle a développé la formation « Approches trauma-sensibles : interventions en contexte de grande précarité », qui vise à renforcer les compétences des équipes et à favoriser des pratiques plus adaptées aux réalités du terrain. Si un·e psychologue ne peut pas influencer les conditions dans lesquelles une personne se trouve, iel peut au moins l’aider à distinguer ce sur quoi elle dispose encore d’une marge de manœuvre de ce qui ne dépend pas d’elle. Iel lui offre aussi un espace où elle n’est pas jugée, où ses réactions sont replacées dans leur histoire et où une relation stable peut se construire. Pour qui a connu de nombreuses ruptures, cette continuité représente déjà une ressource.

La santé mentale occupe une place croissante dans le débat public, et les deux spécialistes s’en réjouissent, mais elle ne saurait se limiter à une forme de développement personnel. Elle doit aussi conduire à s’interroger sur les conditions dans lesquelles les personnes vivent et sur les obstacles particuliers auxquels elles doivent faire face. Hédi Ben Malek relève en ce sens le champ d’action consacré aux « populations particulièrement vulnérables » du Plan national santé mentale 2024-2028, qui prend en compte les personnes sans domicile fixe et celles issues de l’immigration récente. « Cela témoigne d’une prise de conscience de leurs besoins spécifiques », salue-t-il. Aligné sur le slogan solidaire de l’édition actuelle des Semaines de la santé mentale, « On a tous un bagage. Ensemble, avançons plus légers ! », Hédi Ben Malek propose de développer une « empathie collective ». Autrement dit, essayer de comprendre ce que vit autrui avant de juger son comportement, et reconnaître que nous ne disposons pas tous·tes des mêmes ressources pour affronter les difficultés. Bien que cela puisse sembler idéaliste, le psychologue n’hésite pas à le revendiquer : « Dans un monde où l’insécurité risque de nous éloigner les uns des autres, l’empathie, la confiance et le lien devraient être au cœur de notre manière de penser la santé mentale. »

 

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