BUDGET EUROPEEN: Rien ne va plus!

von | 17.06.2005

La course aux „rabais“ lors du Sommet europĂ©en donne une triste image de l’Europe. Elle occulte aussi les carences structurelles du budget de l’Union.

„C’est une Ă©volution très dangereuse, qui inaugure un retour sans gĂŞne Ă  l’Etat-nation et indique une tendance au nombrilisme dans de nombreux pays.“ C’est ainsi que Jean-Claude Juncker commenta le rejet de la Constitution au lendemain du non nĂ©erlandais. Mais l’Ă©goĂŻ sme national caractĂ©rise moins les partisan-e-s du non que les chantres de l’Europe et de la Constitution, les 25 chef-fe-s d’Etat et de gouvernement. Les nĂ©gociations autour du budget europĂ©en pour les annĂ©es 2007 Ă  2013 ressemblent Ă  une partie de poker avec des surenchères, des bluffs et la fièvre qui monte. On en oublierait presque qu’il ne s’agit pas d’un jeu Ă  somme nulle, mais que le projet europĂ©en est supposĂ© apporter un plus Ă  l’ensemble de l’Union, Ă  condition que chacun-e y mette du sien.

Faisons le tour des principales demandes. Certains pays „contributeurs nets“ souhaitent plafonner le budget Ă  seulement un pour cent du PIB communautaire, alors que la Commission en avait demandĂ© 1,14. Le Royaume-Uni voudrait conserver son fameux „rabais“, qui lui permet de rĂ©cupĂ©rer automatiquement deux tiers des contributions qu’elle verse. La France enfin, rejette toute mise en cause du budget agraire, dont elle est le plus grand bĂ©nĂ©ficiaire. Or, si l’on tenait compte de ces trois exigences, il ne resterait plus grand chose pour les volets du budget europĂ©en les plus ambitieux: les investissements dans la croissance et le dĂ©veloppement durable ainsi que la solidaritĂ© avec les nouveaux pays membres.

Vaches grasses

Martin Rocholl, directeur de „Friends of the Earth Europe“ (FOEE), voit le principe de solidaritĂ© remis en cause. „Ce serait pourtant notre intĂ©rĂŞt que de soutenir les nouveaux adhĂ©rents, afin qu’ils ne soient pas obligĂ©s de recourir au dumping social.“ Si le Sommet opère des coupes budgĂ©taires, elles risquent de s’appliquer Ă  des dĂ©penses jugĂ©es utiles par FOEE. En effet, des domaines comme les aides directes Ă  l’agriculture ou les fonds Euratom sont „sanctuarisĂ©s“ – impossible d’y toucher.

Il y a deux ans, les Etats membres ont passĂ© un accord sur le montant des dĂ©penses agricoles jusqu’en 2013. Elles reprĂ©sentent environ 40 pour cent du budget europĂ©en. C’est Ă  la fois trop et trop peu. En effet, les agriculteurs des nouveaux pays membres ne reçoivent que des aides directes rĂ©duites. Elles passeront de 25 pour cent du „montant de rĂ©fĂ©rence“ (les aides normalement dues) en 2004 Ă  75 pour cent en 2010. Or, les problèmes auxquels ces paysan-ne-s sont confrontĂ©-e-s sont autrement plus dramatiques que ceux de leurs collègues Ă  l’Ouest. En Pologne par exemple, l’agriculture occupe près d’un cinquième de la population active et compte de nombreuses petites exploitations Ă  productivitĂ© rĂ©duite.

FOEE a d’ailleurs vivement critiquĂ© l’extension du modèle d’agriculture intensive aux nouveaux adhĂ©rents. Cela signifie un usage accru de pesticides et d’engrais chimiques, entraĂ® nant la contamination de l’eau et des sols ainsi que la rĂ©duction de la biodiversitĂ©. Martin Rocholl plaide pour un renforcement des aides au dĂ©veloppement rural, consacrĂ©es notamment au soutien de l’agriculture biologique. „Les populations voient qu’on dĂ©pense Ă©normĂ©ment d’argent pour l’agriculture. Mais elles ne voient pas les rĂ©sultats souhaitĂ©s“, constate le directeur de FOEE. Il met en avant la qualitĂ© des aliments, la sauvegarde de l’environnement rural et la crĂ©ation d’emplois dans l’agriculture.

Difficile alors de trancher entre les demandes de Blair et de Chirac. Ni le „rabais“ concĂ©dĂ© aux contribuables britanniques, ni le „fourrage“ concĂ©dĂ© aux paysan-ne-s français-es n’apparaissent aujourd’hui comme justifiĂ©s. La plus rĂ©cente proposition du prĂ©sident du Conseil europĂ©en Jean-Claude Juncker prĂ©voit d’ailleurs de s’attaquer aux deux problèmes Ă  la fois … pour 2013. En attendant, on se dispute sur des centièmes de pour cent.

„On parle beaucoup du montant global du budget et combien chacun y contribue, mais on nĂ©glige les dĂ©tails de la redistribution effectuĂ©e“, constate Sándor Richter, Ă©conomiste auprès du „Wiener Institut fĂĽr internationale Wirtschaftsvergleiche“ qui Ă©tudie les effets de l’Ă©largissement. Il qualifie le compromis proposĂ© par le premier ministre luxembourgeois de „fin“. A première vue, les 1,06 pour cent apparaissent comme une concession aux contributeur nets. „Par rapport au projet plus gĂ©nĂ©reux de la Commission, la politique de cohĂ©sion s’en tire assez bien“, estime Richter. Les fonds attribuĂ©s Ă  la compĂ©tivitĂ© et Ă  la recherche sont plus touchĂ©s. Ce sont justement ceux dont bĂ©nĂ©ficient le plus les anciens pays membres, en particulier les contributeurs nets.

Equilibrisme budgétaire

Sándor Richter se fĂ©licite qu’il y ait un accord pour ne pas Ă©conomiser sur le dos des nouveaux pays membres. „Si on plafonne le budget Ă  1,06 pour cent, il y aura un prix Ă  payer.“ Pour garder intacts les transferts vers l’Est, il faut rĂ©duire les fonds structurels des rĂ©gions pauvres dans les pays riches. Cela entraĂ® ne d’ailleurs de nouveaux problèmes. Ainsi l’Italie a brandi la menace du veto si les aides au Mezzogiorno Ă©taient coupĂ©es.

Le problème semble inextricable. Le budget europĂ©en est le produit de mesures et de mĂ©canismes nouveaux cumulĂ©s sur des dizaines d’annĂ©es – sans qu’on ne revienne sur les anciens. „Peut-ĂŞtre que cette crise-ci conduira Ă  une rĂ©forme en profondeur“, dit Sándor Richter.

Les idĂ©es ne manquent pas. Face Ă  la situation des contributeurs nets, dont les soldes plus ou moins Ă©levĂ©s dĂ©fient toute logique, la Commission avait proposĂ© un mĂ©canisme de „rabais gĂ©nĂ©ralisĂ©“ Ă  partir d’un certain seuil – sans succès. Le fameux rapport Sapir, publiĂ© en 2003, allait plus loin. Il proposait de remplacer les contributions des pays par un mĂ©canisme d’imposition europĂ©enne. Une autre idĂ©e du rapport – rejetĂ© Ă  l’Ă©poque – est en train de faire son chemin: affecter les fonds structurels prioritairement aux nouveaux pays adhĂ©rents.

De la part des chef-fe-s d’Etat et de gouvernement, si enthousiastes pour Ă©largir l’Union europĂ©enne, mais guère prĂŞt-e-s Ă  en payer le prix, ce serait la moindre des choses. Faire converger les niveaux de vie sur le continent, pour le plus grand bien des EuropĂ©en-ne-s de l’Est comme de l’Ouest, cela mĂ©rite bien quelques centièmes de pour cent.

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