Bettel se poutinise-t-il ?

La crise de la pandémie engendre une crise de la démocratie. Ce qui est vrai pour toutes les puissances européennes l’est aussi pour le grand-duché. Mais là où d’autres leaders tentent de (re)gagner la confiance de la population, le gouvernement Bettel risque de s’étouffer par sa propre arrogance.

(©SIP)

Depuis le début de la pandémie, celle-ci a été aussi dure à supporter pour la société que pour les institutions démocratiques. L’état de crise auquel le gouvernement a dû se résoudre, faute de loi pandémique appropriée, a ouvert une période pendant laquelle l’exécutif a pu se passer de la Chambre des député-e-s pour faire passer ses mesures par arrêtés grand-ducaux.

La dispense de débats parlementaires semble être entrée dans les mœurs du gouvernement, comme le lapsus de la semaine dernière l’a révélé – le ministère de la Famille dans un communiqué faisait du couvre-feu une réalité avant même que la loi soit discutée au parlement. Surchauffer les institutions comme la Chambre ou le Conseil d’État pour faire passer des mesures mal préparées, corsetées dans des textes qui manquent de logique et de finesses juridiques n’est pourtant pas avisé dans une période où la confiance de la population est et reste l’élément le plus important dans le combat contre le virus. Pourquoi respecter les mesures quand on ne se sent plus respecté par son gouvernement ? Les flambées de violences en Italie et en Espagne, les révoltes revenues dans les banlieues françaises, les manifestations de plus en plus grandes de « sceptiques » par rapport au virus en Allemagne devraient faire apparaître la cohérence et la transparence comme les vertus les plus importantes du moment. Et pourtant, le gouvernement luxembourgeois et surtout les libéraux qui le dominent ne voient pas de problème à entrer en conflit ouvert avec le pouvoir législatif – c’est une faute qui pourrait leur coûter très cher lors des prochaines élections.

Croyant le peuple luxembourgeois docile et bien éduqué, ils tombent dans le panneau le plus commun : celui de confondre son entourage quotidien avec le pays entier. Il y a aussi au Luxembourg un nombre grandissant d’illuminé-e-s qui sèment le doute envers le virus, qui profèrent des théories conspirationnistes absurdes et souvent racistes et antisémites. Ce n’est peut-être qu’une minorité, mais grâce aux réseaux sociaux, elle sait se faire entendre.

Supputer un « coup d’État », comme le fait le CSV en ce moment, n’est pas uniquement ridicule, mais aussi dangereux.

Certes, le Luxembourg n’est pas le seul pays où le parlement est prié de la boucler et où cela provoque des discussions scandalisées. En France, l’état de crise sanitaire peut être prolongé à l’infini par un gouvernement dont le goût pour l’autoritarisme n’est plus à démontrer. En Allemagne aussi, les parlements fédéraux et le Bundestag ne peuvent que commenter les « Verordnungen », mais du moins celles-ci ont été prises en accord avec les ministres des Länder. Et surtout Angela Merkel a pris le temps de répondre sur un ton apaisé aux questions de la presse pendant plus d’une heure. Même les camarades de la « taz », qui ne sont pourtant pas à compter parmi ses fidèles, ont apprécié ce geste d’apaisement.

Mais le gouvernement Bettel semble vouloir prendre la tangente et risquer un conflit ouvert avec le parlement. La question reste de savoir pourquoi ? Supputer un « coup d’État », comme le fait le CSV en ce moment, n’est pas uniquement ridicule, mais aussi dangereux, car de telles assertions affaiblissent encore la confiance dans l’exécutif. Bettel, un fanfaron libéral narcissique ? Oui, mais un apprenti de Poutine et d’Erdogan ? Absurde.

La vérité est plus simple, mais plus difficile à admettre : le gouvernement n’a pas fait ses devoirs. Il s’est laissé happer par une deuxième vague totalement prévisible, il n’a pas profité du répit estival pour se doter d’une loi pandémie efficace et légitimée par le parlement, le Conseil d’État et les acteurs de la société civile. Par contre, il s’est laissé aller à une fatigue corona, il s’est reposé sur ses lauriers et sa « bonne » gestion de la première vague, et surtout a réagi bien trop tard. Il n’y a pas à le nier : le gouvernement Bettel s’est fourré dans un cul-de-sac, dont la seule issue semble être un nouvel état de crise. Même si les difficultés constitutionnelles sont surmontées – il faut une crise sans précédent pour déclencher un état de crise –, ce dernier sera avant tout un aveu de faiblesse pour le gouvernement. Et celui-ci ferait mieux d’être humble, d’admettre ne pas avoir été à la hauteur des événements, et d’être plus à l’écoute quand on lui demande transparence et cohérence. Mais avec l’outrecuidance qu’on lui connaît, un Xavier Bettel préférera bouffer son chapeau que de concéder à avoir fait une faute. 


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