Corona et grippe 1/3 : les chiffres qui tuent

Oui, le coronavirus est plus dangereux que la grippe. Et non, les comparer n’est pas insensé, mais, au contraire, très instructif.

Le coronavirus à l’origine de l’épidémie Covid-19.
(CDC/ Alissa Eckert, MS; Dan Higgins, MAM ; PD)

« Comprenez qu’il s’agit d’autre chose que d’une simple grippe ! » La mise en garde était utile il y a un mois, après qu’au niveau des expert-e-s et des autorités, on en ait passé deux à sous-estimer la menace de l’épidémie de Covid-19 pour l’Europe et le Luxembourg. Elle se justifie sans doute encore face à des personnes inconscientes, agissant selon leur bon plaisir et sabotant les mesures destinées à entraver la diffusion du virus dans la population. Mais sermonner ainsi les gens qui s’interrogent sur tel ou tel aspect de la nouvelle épidémie, leur asséner l’argument matraque « Il y a des gens qui meurent… » est hasardeux.

En effet, qu’est-ce qu’une « simple grippe » ? Si cela ne doit évoquer qu’un refroidissement, la chose est entendue : contrairement au « coup de froid », la Covid-19 est une infection pouvant évoluer de manière grave dans de nombreux cas. Mais si nous la comparons à la « simple » grippe virale saisonnière (encore appelée « influenza »), cela devient plus compliqué.

Ce n’est pas la peste !

Bien entendu, il ne s’agit pas de minimiser la dangerosité du coronavirus, mais de la contextualiser. Oui, il y a des gens qui meurent, et la virulence de la Covid-19 aussi bien que le nombre de morts dans certains endroits ont quelque chose de terrifiant. Mais, contrairement à ce que suggèrent certains discours, dans les pays qui ont pris à temps des mesures d’endiguement et disposent d’un bon système de santé, l’impact de la Covid-19 en termes de mortalité reste limité : ce n’est pas une nouvelle peste, ni d’ailleurs « une guerre ».

Le chiffre qui frappe, ce sont les 25.000 victimes estimées de la grippe saisonnière en 2017-2018 en Allemagne. Il nous rappelle que la grippe, elle aussi, tue. La comparaison s’impose, car les deux maladies se transmettent de manière similaire et ce sont, dans les deux cas, les personnes âgées qui sont massivement touchées (la grippe menace en plus les enfants en bas âge). Mais la comparaison ne doit pas s’arrêter à un seul chiffre ; elle ne doit pas mener à des conclusions hâtives, qui parfois sont invoquées par des théories conspirationnistes.

Mortalité de la grippe sous-estimée

Virus influenza A3.
(Protein Data Bank ; PD)

Tout d’abord, clarifions ce que recouvre le chiffre de 25.000 victimes. Il s’agit d’une « surmortalité » attribuée à la grippe au terme d’une des saisons hivernales les plus ravageuses des dernières décennies. Elle a été estimée par le Robert-Koch-Institut sur base de statistiques. Le nombre de décès « officiellement » attribués à la grippe en Allemagne cette saison-là est resté en dessous de 1.600. Et en Italie, où l’épidémie a aussi été considérée comme sévère cette année-là, on n’aurait dénombré que… 160 victimes.

L’explication est simple : dans de nombreux cas de décès, la cause n’est pas déterminée scientifiquement. De surcroît, la mort de personnes à la santé fragile est souvent due à de multiples facteurs, parmi lesquels une infection grippale, mais qu’on n’a même pas eu le temps de diagnostiquer. La méthode statistique évalue le surplus de personnes mortes – par rapport à des mois où la grippe ne sévit pas – et conclut que cette épidémie a été le facteur supplémentaire conduisant à une dégradation de la santé fatale. Elle vaut ce qu’elle vaut – mais cette estimation est sans doute la meilleure que l’on puisse obtenir.

Létalité de la Covid surestimée ?

Actuellement, l’encadrement de l’épidémie de Covid-19 fait que, dans beaucoup de pays, les personnes infectées qui meurent sont scrupuleusement testées et comptabilisées. Or, d’un point de vue scientifique, une grande partie des victimes sont également affectées par d’autres problèmes de santé. Autrement dit, l’attention portée à la nouvelle épidémie signifie forcément que les cas de décès paraissent plus nombreux que ceux attribués directement à la grippe. Pour vraiment comparer, il faudrait connaître la surmortalité – que les statisticien-ne-s ne peuvent établir qu’avec un recul de plusieurs mois. En Allemagne, on peut encore espérer qu’il sera moins élevé que 25.000 – grâce évidemment aux mesures prises, qui dépassent de loin ce qui est mis en œuvre face à la grippe saisonnière.

Dès avant que la Covid-19 impacte l’Europe, deux propriétés de la maladie faisaient débat : sa contagiosité et sa létalité. Beaucoup d’estimations la donnaient à la fois plus contagieuse et plus mortelle que la grippe saisonnière. Le fait que le coronavirus se transmet plus facilement que celui de la grippe ne fait guère de doute ; encore faut-il tenir compte du fait que pour ce dernier, une immunité partielle de la population freine fortement sa diffusion.

Infections sans symptômes

Quant au taux de létalité, il est très difficile à établir : le numérateur, les cas de décès, est assez bien connu, mais le dénominateur fait débat. En effet, on n’a pour le moment qu’une vague idée du nombre de personnes infectées qui ne développent pas de symptômes. Des tests à grande échelle et sur une période étendue devraient permettre d’y voir plus clair : si, en plus des personnes développant des symptômes, il y a un nombre élevé de « porteur-se-s sain-e-s », le dénominateur sera plus grand, et le taux de létalité calculé baissera d’autant.

Contagiosité et létalité constituent des propriétés importantes d’une épidémie. Pourtant, dans le cas présent, à côté de ces facteurs quantitatifs, des facteurs qualitatifs sont au moins aussi importants pour mettre en évidence le caractère particulier de la Covid-19 (voir « Corona et grippe 2/3 : les vraies différences »).

 


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