Karolina Markiewicz et Pascal Piron
 : À l’envers

Changement de perspective : 
« Mos Stellarium » prend l’image du migrant à contre-pied, en mettant le spectateur dans la perspective du sujet pour créer l’empathie.

Le Luxembourg dans les yeux des réfugiés : belles vues, mais sombres perspectives aussi.

Le Luxembourg dans les yeux des réfugiés : belles vues, mais sombres perspectives aussi.

Encore un documentaire sur des réfugiés… Comme si, ces derniers mois, on n’en n’avait pas vu assez des « flots » de miséreux sur la route des Balkans qui se heurtent au cynisme et aux illogismes de la forteresse Europe. Comme si chaque jour les chaînes de télévision n’essayaient pas de maintenir l’équilibre entre portraits de réfugiés – misant surtout sur la miséricorde du spectateur – et politiciens qui s’entre-déchirent en pratiquant la surenchère et en nous rappelant des époques très obscures de l’histoire de notre continent.

Mais « Mos Stellarium » – titre qu’on peut traduire par « mœurs des constellations » et qui fait référence à une opération de Frontex baptisée « Mos Maiorum » – est différent. Au lieu de nous insuffler une mauvaise conscience, le film de Karolina Markiewicz et Pascal Piron nous prend par la main et nous amène en balade avec des réfugiés au Luxembourg. Le temps d’écouter leurs histoires. Ils s’appellent Yunus, Anna, Dzemil, Milena, Rijad et Eko et, outre leur jeunesse, ils partagent tous une histoire de fuite de leurs pays natals.

Au lieu de faire témoigner à visage découvert, les metteurs en scène ont choisi de ne jamais montrer leurs interlocuteurs de face, de ne jamais donner à voir leurs visages entiers – mais seulement des parties, comme la bouche, le nez, les cheveux ou les yeux. Cette déconstruction de la représentation entre en opposition avec les histoires complètes qu’ils racontent. Ce sont des récits de voyages dangereux, comme celui d’Anna, jeune Syrienne qui a dû fuir son pays en passant par les terres occupées par Daech, puis en étouffant presque dans un camion. Ou Yunus qui, après avoir traversé le désert iranien, perd ses parents dans la traversée de la Méditerranée et qui, en débarquant à Luxembourg, où les passeurs le déposent à la gare centrale, est persuadé d’être arrivé à Londres.

Mais « Mos Stellarium » va encore plus loin en invoquant aussi et sans fard les conditions dans lesquelles les jeunes réfugiés sont accueillis. Comme Milena, originaire des Balkans et dont le statut est devenu très précaire, surtout après l’arrivée des réfugiés du Moyen-Orient. D’une voix calme et lucide, elle raconte l’humiliation qu’était pour elle d’être forcée de vivre avec 25 euros par mois et de n’avoir pour le reste que des bons d’achat pour les articles hygiéniques les plus indispensables – déodorant exclu.

Les réalisateurs vont même jusqu’au Montenegro pour rencontrer Rijad, un jeune qui a vécu quelques années au Luxembourg avant de se faire expulser. Il témoigne de sa détresse et aussi des traitements douteux que reçoivent les réfugiés de la part des services sociaux et de la police au grand-duché. C’est surtout l’arbitraire dans lequel sont forcés de vivre les demandeurs d’asile qui revient sans cesse dans les récits, et cette impression de ne pas pouvoir décider de son propre sort, cette impuissance absolue qui fait que les gens se retranchent, choisissent aussi l’immigration intérieure. Plusieurs témoignages concordent sur un point : même les nouvelles connaissances avec lesquelles ils ont pu se lier au Luxembourg n’étaient pas au courant de leur statut.

En ajoutant encore une couche d’images esthétiques – des vues typiquement luxembourgeoises, mais toutes désertes et souvent filmées à l’envers – entre les différents entretiens, Karolina Markiewicz et Pascal Piron ont créé une autre façon de présenter le thème de la migration, loin de l’hystérie médiatique. Un regard simple, empathique et sans jugement moral. En d’autres mots, un film assez unique qui mérite d’être vu par beaucoup au pays.

À l’Utopia.

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