PIERRE BOURDIEU: Sociologue/Militant

Robert Mertzig retrace le parcours de Pierre Bourdieu, entre son travail de chercheur en sociologie et ses engagements dans les luttes sociales – ces derniers lui valant beaucoup d’ennemis.

„Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit donc inventer un rôle nouveau, qui est très difficile: il doit écouter, il doit chercher et inventer; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission … de résister à la politique néolibérale; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments… en particulier contre l’effet symbolique qu’exercent les „experts“ engagés auprès des grandes entreprises multinationales“
(Pierre Bourdieu, „Pour un savoir engagé“, texte posthume, Le Monde diplomatique, février 2002)

Pierre Bourdieu, sociologue, professeur au Collège de France, participant au mouvement social, inventeur du concept de „gauche de gauche“, théoricien de la domination et de la nuisance médiatique, militant contre la mondialisation libérale, est décédé le 23 janvier 2002. II fut de ces „véritables“ sociologues, totalement opposés à ceux, bardés du lard gras de leurs compromissions carriéristes et grillés par leurs „analyses“ ajustées aux lectures des possédants de tous bords, qui codifient et justifient l’injustifiable du monde des rapports sociaux dominants/dominés actuels. II suffit, pour s’en rendre compte, de voir le film non-hagiographique, mais sympathisant de Pierre Carles, „La sociologie est un sport de combat“. Il est ainsi significatif et revigorant de voir qu’au travers des laudes que lui consacrent post-mortem les médias, les termes de „gourou“, „sectaire“, „grand manipulateur“, „ayatollah“, etc., ne manquent pas de qualifier celui auquel les pouvoirs ne cessèrent de reprocher d’être descendu de sa chaire de mandarin pour côtoyer ceux et celles qui étaient l’objet et le sujet mêmes de la donne sociologique. La dialectique entre praxis et théorie, en somme! … du moins en filigrane, en fil rouge, durant ces dernières années.

Car Pierre Bourdieu, voilà, depuis le soir du 12 décembre 95, c’était l’ennemi désigné d’un certain nombre de libelles venimeuses de la part de médias bien-pensants, de droite ou de gauche. En effet, à cette date précise, le „professeur au Collège de France“, lit, à la gare de Lyon à Paris, un texte devant un public insolite de cheminots en grève: „Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation…“ A l’époque, la mobilisation contre le plan Juppé bat son plein; elle laissera des traces importantes au sein de la gauche française, la consensuelle et la frondeuse, la radicale.

On peut partager ou non les conclusions de Pierre Bourdieu, ne pas nécessairement approuver tel ou tel comportement de ses proches, le fait n’en demeure par moins: s’il fait l’objet d’une offensive aussi systématique que haineuse, c’est que sa démarche dérange bien au-delà dé sa mort assurément. Par un cheminement intellectuel qui lui était propre, il devient une figure emblématique de ce „Décembre des intellectuels“, l’un des promoteurs des „États généraux du mouvement social“, sortes de conférences étalées sur plusieurs mois, réunissant des militants, des citoyens, des syndicalistes, des chercheurs autour des thèmes portés par le Mouvement de 95, d’une actualité brûlante bien au-delà de l’an 2000. Il s’installe par là-même comme personnage symbolique du refus du libéralisme dont les dévastations s’étalent désormais quotidiennement, avec le soutien d’une certaine gauche. Ce n’est nullement son supposé „populisme“, c’est la radicalité de sa critique que les contempteurs de la pensée unique ne supportent pas. Porto Alegre vous salue!

Et l’actualité sociale enchaîne: au cour du mouvement des chômeurs de l’hiver 97 n France – avec des répercussions internationales certaines -, Bourdieu soutient l’occupation de la rue d’Ulm devant les caméras. En faveurs des sans-papiers, lâchés par le gouvernement français, il se fend de plusieurs déclarations. Autre courroux de la gente journalistico-intellectuelle „parigote“: la montée en puissance de la petite maison d’édition mise en place par des proches de Bourdieu: „Liber – Raisons d’Air“. Les „toujours-les-mêmes“ médiatiques, les proches conseillers des princes, les „trois Alain“ (Alain Minc, Alain Touraine, Alain Duhamel) et leurs comparses, que Bourdieu épingle dans son opuscule Sur la télévision (1996) n’apprécient pas du tout -cette fois – d’être cités à tour de rôles et au fil des pages. En plus, les petits livres (celui de Bourdieu, et celui de Serge Halimi: les Nouveaux Chiens de garde, fin 1997), sont, à leur niveau, des succès de librairie (à 30 FF le livre). En avril 1998, une, puis deux grosses gouttes font déborder le vase. Bourdieu fait paraître un nouveau brûlot, Contre-feux, qui annonce clairement: sur la méthode, il s’agit de „rompre l’apparence d’unanimité qui fait l’essentiel de la force symbolique du discours dominant“. Certains, désormais échaudés et voyant d’autres horizons „humanitaires“ se profilant, bref, parlant d’autre „chose“, préfèrent éluder, microcosme parisien et „européen“ oblige et obligeant. Las, le 8 avril 98 paraît dans Le Monde un texte qui reprend l’essentiel de l’analyse. „Pour une gauche de gauche“ est un texte marquant, une sorte d“‚acte fondateur“, même s’il y en a eu d’autres, préliminaires et/ou paralléles. S’y reconnaissent en tout cas un certain nombre de militants syndicaux et autres, d’associatifs, d’intellectuels qui, par contre, ne se retrouvent plus du tout dans la gestion jospinienne, ni, à fortiori, dans „les réponses de nos médicastres politico-médiatiques“. Cette orientation s’étoffe et s’élargit encore par un long article dans le Monde Diplomatique (avril 99) qui s’intitule, à l’instar des propositions de la gauche syndicale et radicale: „Pour un mouvement social européen“. Dernièrement cette ribambelle de contributions grand-publiques s’est étoffée d’une intervention nette et claire devant les responsables et ci-devant „décideurs“ des médias, reproduite in extenso dans Le Monde du 14 octobre 99 („Questions aux vrais maîtres du monde“).

Désormais, c’en est trop, pour les „médicastres“ de toute obédience et de pensées communes et uniques. L’offensive se lance dans les magazines, dans les revues, à la radio, dans les rédactions télé; des opuscules sortent: sus à Pierre Bourdieu! A coup de tribunes dans les grands quotidiens français, de billets dans les magazines, ou au détour d’un passage sur les plateaux, les petites phrases et les grands mots sortent. Des livres viennent en renfort. Cette charge ne dit rien de la sociologie de Bourdieu? Normal. Elle vise le symbole, pas le chercheur. Péché suprême aux yeux de ses détracteurs, de son positionnement intellectuel et politique, Bourdieu „ose“ tirer des conclusions pratiques. Que l’universitaire prétende, notamment depuis la publication de „La Misère du monde“, en arriver à des orientations concrètes, fonder un engagement dans un mouvement social certes fluctuant, avec des hauts et des bas, mais incontestablement en plein renouvellement – un comble de la part d’une „autorité“! Il est significatif que cela lui vale les plus rudes assauts des responsables de la revue Esprit, support du consensus tous azimuts, lesquels l’accusent de transformer ses travaux en „une instance de légitimation de la plainte qui monte du corps social“. Voilà qui est pour le moins curieux de la part de ceux qui glosaient il y peu sur la „fin des intellectuels“ et sur la nécessité de „négocier“ les aspirations populaires en termes politiques „compatibles“.

Que l’universitaire descende dans l’arène des joutes politiques afin d’y pourfendre les défenseurs du consensus, faisait déjà figure de scandale. Qu’il en vienne, à travers ses engagements, à mettre en évidence le besoin d’une traduction politique à l’expérience d’acteurs sociaux qui, eux-mêmes, se posent le problème du projet de transformation sociale, cela a de quoi révulser ces élites qui se faisaient, hier encore, et au travers de toute l’Europe, une spécialité d’annoncer l’avènement d’une société résignée. Cette fixation quasi obsessionnelle sur et contre Bourdieu relève ainsi d’une sorte de tour de passe-passe symbolique qui confine à l’exorcisme, Bourdieu étant de la sorte devenu le bouc émissaire de tout ce que les „autorités sociales“, de droite ou de gauche, à Paris ou à Bruxelles, détestent depuis toujours, et qu’elles ont désormais constamment sous les yeux, l’incontrôlable qui ose s’en prendre aux puissants, et qui a les moyens de le faire. Bourdieu focalise une exaspération, et quelques craintes, des „professionnels“ de la communication et des ministres du culte du consensus. Alors, dès qu’un symbole émerge, il est chargé de tous les anathèmes. Ironie: c’est justement dans la sociologie de Bourdieu que l’on trouve une subtile analyse de l’importance du symbole en politique. D’autant qu’avec le développement de la scolarisation, la sociologie critique devient de plus en plus, pour un nombre croissant de jeunes gens, et de cadres intermédiaires de la fonction publique, une vraie ressource pour s’opposer.

Depuis un tiers de siècle en effet, Bourdieu s’employait à répérer les processus socialement structurants, qui, intériorisés par les agents sociaux, sont au nerf de leur action. Sa sociologie vient sur ce point en illustration du mot de Marx relevant combien „les dominants sont dominés par leur domination“. Pour ce que certains appellent le „grand prêtre“ de la théorie de la „domination“, en effet, la politique, c’est avant tout „une action [qui] vise à produire et à imposer des représentations (mentales, verbales, graphiques ou théâtrales) du monde social qui soient capables d’agir sur ce monde en agissant sur les représentations que s’en font les agents“. Les mots, les théories, les écrits, bref, „le pouvoir symbolique du théâtre politique“, sont les armes dont disposent ceux qui veulent imposer leur vision du monde. Les dominants, pour imposer le statu quo, et les dominés, en mal aussi de symbolique vraiment oppositionnelle qui ne soit pas pernicieusement partie prenante de leur sujétion et de leur aliénation.

Si les agents sociaux sont dominés, c’est d’abord, indique Bourdieu, parce que leurs actions, leurs visions et leurs représentations du monde sont les conséquences d’un monde social pré-existant, de son histoire, de ses soubresauts et de la position qu’ils occupent dans l’espace social, terreau d’un champ politique possible. Le principe du comportement des individus n’est pas à rechercher dans les décisions souveraines, de libre-arbitre non contaminé, de la pensée ou dans le „choix rationnel“. Le principe de l’action est au contraire à chercher dans la relation entre, d’une part, un système de dispositions structurées par les conditions d’existence et la trajectoire sociale de l’individu, et structurant ses manières de voir, de faire et de percevoir et, d’autre part, les „champs“ d’activité historiquement plus ou moins autonomisés, où il développe son action (champ économique, champ politique, champ littéraire …). Chaque champ est un espace de concurrence autour d’enjeux spécifiques, entre gens/groupes inégalement dotés de ressources légitimes. Bourdieu raffine ainsi l’analyse des capitalisations en montrant en quoi la distribution inégale du capital économique, à la base certes, quoique absolument pas sur-déterminante, mais aussi celle du capital culturel et du capital social, expliquent les „stratégies“ différentes des agents, de leurs manières de voir les situations, leurs façons de s’exclure ou de s’adouber. Il peut alors montrer, par exemple dans „Les héritiers“, comment la sélection scolaire élimine ou relègue les enfants des milieux populaires et consacre, à l’inverse, ceux qui héritent (du fait de leur origine de classe) des manières culturellement et socialement légitimes de parler, de se tenir et d’écrire. La violence économique faite aux milieux populaires se double d’une immense violence symbolique qui interdit objectivement que les moins dotés en capitaux accèdent aux positions dominantes. D’où toute l’importance du champ politique où se nouent aussi bien les luttes pour le pouvoir entre détenteurs de pouvoirs différents que la possibilité de l’irruption des dominé-e-s. Ce que l’histoire a fait, n’a cessé de répéter Bourdieu, l’histoire peut le défaire. C’est encore une raison pour laquelle la sociologie est un „sport de combat“. Et ne peut être que cela!

Il n’est pas question ici, à trop renverser la vapeur, de fétichiser le professeur Bourdieu. Il faut questionner son oeuvre (*), ses interventions, ses articles, voire proposer une sociologie de sa sociologie ou du moins une certaine clarification de ses implicites normatifs. J.C.Passeron et C.Grignon, dans Le savant et le populaire (1989) l’ont notamment tenté. Pierre Bourdieu avait au départ une conception sociologique privilégiant le travail intellectuel, parfois au prix d’une distanciation par rapport à l’engagement politique. Ces dernières années, justement, ont intégré une tentative, parfois hésitante, d’être un maître-d’oeuvre participant à la construction d’un mouvement social européen (à moyen terme). S’il n’est pas entré directement dans le champ politique il en a été un stimulateur éclairé (les grèves de 1995, les sans-papiers en France, le soutien aux chômeurs, contre l’intervention de l’OTAN dans les Balkans…). Il reste le hiatus entre la position de l’intellectuel en surplomb du social et celle de l’intellectuel au service du social.

Il faut dire qu’il y a toujours eu une vraie tentation mandarinale et une authentique tension entre l’expertise sociologique et l’idée de servir le peuple … en pratique. Mais on est très loin dès lors des caricatures vite soldées qui, en visant Bordieu, ne s’en prennent pas uniquement à lui, mais à l’autonomie de la recherche intellectuelle, à la pratique de la pensée sur/de la théorie de la connaissance, et à un référent critique majeur dans la lutte contre les dominations.

Robert Mertzig (février 2002)

(*) Pour l’oeuvre sociologique proprement dite voir notamment: Les héritiers (1964), Le métier de sociologue (1968), La reproduction (1970), La distinction (1979), La noblesse d’Etat (1989), Les Règles de l’art (1992/98) La misère du monde (1995), Sur la télévision (1996), La domination masculine (1998), Contre-feux (1999).


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