POLITIQUE CULTURELLE: De Caius Cilnius à Octavie

Alors que le Luxembourg croule sous les événements culturels de tout poil, des voix se font entendre qui veulent réduire les subventions et dynamiser l’économie culturelle.

A commencé une tradition qui mène vers l’impasse: Caius Cilnius Maecenas, le premier mécène.

Le constat est plus qu’évident: des temps moroses guettent et le fait que la cour des comptes vient de dresser un rapport spécial sur les „aides financières allouées par le ministère de la culture“ n’est pas un hasard. Y sont épinglés entre autres des problèmes de coordination entre les différents services responsables des subsides, conventions et autres aides aux acteurs du monde culturel. Le fait que les pièces justifiant les dépenses manquent dans beaucoup de dossiers est également mis en avant. S’il est vrai que dans le domaine culturel, la précision financière n’est souvent pas le premier souci des artistes et organisateurs, on peut se demander quelles voies réactionnaires ont été ouvertes par un tel rapport. Une réaction de Robert Mehlen sur la radio 100,7 ce weekend fait craindre le pire. Le député ADR a en effet parlé de mieux contrôler l’efficacité des dépenses et de voir en détail pour quels projets l’argent du contribuable serait dilapidé.

Mais ce ne sont pas seulement les incorrigibles et les populistes défenseurs auto-proclamés du contribuable qui semblent avoir oublié que le sens réel de la culture est immatériel – du côté des économistes, on se fait aussi des soucis. Ainsi, dans un article paru dans le Lëtzebuerger Land, deux employés du cabinet de conseil PriceWaterhouseCoopers Luxembourg digressent sur „L’art de gérer la culture“. Leurs appréciations se tiennent dans le cadre de leur boulot – ils explorent entre autres les possibilités multiples pour rendre le secteur culturel plus profitable, ce qui après tout est leur job. Mais Luc Henzig et Pierre Mangers partent d’une définition de base de la culture qui est plutôt simpliste, sinon tout simplement fausse: le „rôle éducatif“ de la culture en constitue un volet, tandis que le „développement et (…) la promotion de l’économie nationale“ en sont l’autre. En somme, la culture est réduite à un outil de marketing servant à éduquer le peuple. Ce qui n’est pas loin de la réalité de 2007 – l’année culturelle où même les vieux soixantehuitards, devenus responsables culturels, passent leurs commandes pour les ouvertures à la Provençale – mais pose des problèmes de nature éthique. Qu’est-ce qui reste de la culture si on la réduit essentiellement à ces deux rôles? L’expression artistique n’est-elle pas un besoin humain? Un droit même, comme celui d’avoir accès à de l’eau propre?

Il est évident que la marchandisation de la culture n’a pas commencé hier. Le mécénat – un terme dérivé du nom de Caius Cilnius Maecenas, qui sous l’empereur Auguste consacra toute sa fortune à la promotion des beaux-arts – fait partie intégrante de la pratique artistique depuis toujours. La noblesse du Moyen-Age, puis la bourgeoisie du 19e siècle ont fait de même – depuis toujours les classes sociales élevées se sont vues comme mentors et sponsors de la production artistique. Mais cette évolution a connu au 20e siècle une voie bien plus intéressante: de l’association des pensées de gauche et artistique, est né le type révolutionnaire de l’artiste engagé (et enragé). Celui-ci se distinguait par son mépris de la bourgeoisie et par son dégoût – plus ou moins crédible – des fonctions économiques de l’art. Certes, l’existentialisme aussi bien que le situationnisme ont souffert les affres du tourbillon post-moderne, qui les a réduits à n’être dorénavant que de pâles caricatures, des poses creuses de ce qu’ils ont été autrefois. Mais est-ce que cette crise du sens de la pratique artistique doit obligatoirement mener au retour en force du mécénat et du sponsoring, cette fois non plus par une bourgeoisie pomponnée mais par les multinationales qui n’y voient qu’une manière de promouvoir leur image?

Le problème est complexe. Un autre facteur entre encore en jeu. Celui de la dépendance de l’artiste envers son Etat – ou plutôt son ministère. Car c’est aussi au 20e siècle que l’Etat commence à se mêler des choses culturelles – il faut peut-être rappeler que l’existence de la bureaucratie culturelle ne date pas de l’Antiquité, mais des premières années après la deuxième guerre mondiale. Une chose relativement nouvelle donc, et en tant que telle même pas une mauvaise idée, car un ministère de la culture est fait pour aider de mainière désintéressée à la création artistique. En conséquence, la création artistique c’est petit à petit habituée à être soutenue par l’Etat, ce qui la pousse aussi dans une certaine dépendance malsaine. Car une pièce de théâtre qui critique la politique actuelle est-elle encore crédible si elle est payée par celui qu’elle critique? C’est une des questions que la plupart des artistes contemporains n’aiment pas se poser. Même si, avec tout ce qui nous attend encore elle deviendra le défi inévitable de la pratique artistique dans nos contrées. Dépendance envers la bureaucratie ou se vendre au sponsors, il faudra choisir. Avant que d’autres ne fassent le choix pour les artistes.

N’oublions pas qu’Octavie Modert, la secrétaire d’Etat à la culture, dans sa réponse à une question parlementaire à ce sujet, a fait le constat suivant: „Il pourrait donc s’avérer que mon ministère fera à l’avenir des propositions pour rendre le mécénat et le sponsoring encore plus attrayants au Luxembourg, aussi bien pour les personnes privées que pour les entreprises.“

(illustration: www. gutenberg.org)


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