SCULPTURES: Liberté, je crame ton nom

Qu’une exposition de Guy Peiffer soit toujours un événement hors du commun ne tient pas seulement au fait que l’artiste est détenu depuis un quart de siècle – c’est aussi sa personnalité qui attire les badauds.

L’art de la guerre ? Une des sculptures marquantes de l’exposition représente un guerrier chinois.

Pas mal de sculpteurs en rêvent, Guy Peiffer l’a obtenu : son propre comité de soutien. Et il faut ajouter que la composition de ce comité est tout sauf orthodoxe : l’ex-vicaire général Mathias Schiltz, l’ex-directeur du Centre culturel de rencontre abbaye de Neumünster (CCRN) Claude Frisoni, l’ex-tête de l’Asti et président de la Ligue européenne des droits de l’homme Serge Kollwelter, ainsi que Catherine Bisenius du tribunal et l’ancien président du CCRN Guy de Muyser. Si des personnes aux horizons tellement différents se trouvent unis derrière un projet, très délicat qui plus est, c’est qu’ils sont tombés sous le charme du doyen des détenus luxembourgeois et de la ténacité qu’a montrée Guy Peiffer à ne pas perdre contact avec le monde de l’autre côté des barreaux, ainsi qu’à ne pas céder à la drogue ou à la violence – toujours omniprésentes à Schrassig.

Condamné à perpétuité (plus 15 ans) en 1989 – et emprisonné au début encore dans la prison du Grund qui, ironie de l’histoire, est aujourd’hui le CCRN, – pour un double meurtre et trafic de cocaïne dans le cadre de l’affaire « Geesseknäppchen Connection », Peiffer n’a pas cessé de clamer son innocence. Ce qui lui a valu un traitement « spécial » dans son dossier (woxx 985), mais en fin de compte, c’est son désir de partager et de créer qui a pris le dessus – même si son comité de soutien refuse le moindre commentaire sur les agissements de la justice à l’égard de Peiffer. Ceci est d’ailleurs sa deuxième exposition au CCRN, une première édition ayant eu lieu en 2006.

Les sculptures elles-même peuvent surprendre : de tailles et de couleurs très variées, elles démontrent aussi que la créativité ne se laisse pas emprisonner et que l’acte de créer lui-même peut procurer un instant de liberté intérieure. Peu de sculptures ont pour thème la vie en prison et le passé de Peiffer – relevons celle où il a reconstruit minutieusement une cellule et une autre qui comprend une toilette et des textes de loi?

Pour le reste, Peiffer, qui témoigne d’une grande maîtrise de la céramique, joue son rôle d’artiste avec ses tripes et cela se sent – entre autres à travers l’absence, salutaire, de répétitions dans les thèmes et les formes des sculptures. Certes, on pourrait en déduire que l’artiste peine à trouver son style, mais on pourrait aussi le voir comme une conséquence de l’enfermement : qui ne voyage pas à l’extérieur est forcé de le faire à l’intérieur et d’étoffer le vocabulaire de son langage d’artiste.

Ainsi, on trouve des figures aussi variées que des clowns ou des guerriers en grandeur nature, une sculpture au sexe quelque peu démesuré qui se cache derrière un masque et plein d’autres oeuvres de taille plus petite qui reprennent des thèmes proches de l’art premier – peut-être une des raisons pour lesquelles Claude Frisoni a comparé les travaux de Peiffer à de l’« art brut ». Certes les céramiques de Peiffer ne sont pas des installations ultra-intellectualisées dont raffole un certain public du Mudam ; elles témoignent toutefois d’un réel besoin de créer et d’une satisfaction trouvée dans cet effort.

En tout cas, une exposition à voir, ne serait-ce que pour soutenir un effort de réinsertion réussi – Peiffer pourrait être libéré dans les cinq ans qui viennent.

Au CCRN, jusqu’au 20 avril.


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