PORTRAIT: Le « Rain Man » de la sidérurgie

Ce weekend se termine le Festival de la culture industrielle et de l’innovation avec une grande fête à Belval. L’occasion pour revenir sur un des grands experts de l’histoire de la sidérurgie, qui a largement contribué au succès du festival : Luciano Pagliarini.

Dans l’antre de l’historien…

En empruntant le train qui circule chaque demi-heure entre les gares d’Esch-sur-Alzette et d’Audun-le-Tiche, on se rend compte que les frontières existent toujours en quelque sorte en Europe. Pas des frontières matérielles, mais des frontières plutôt temporelles. Pour le dire autrement : Audun-le-Tiche ressemble un peu à la ville d’Esch-sur-Alzette, ou celle de Belvaux, il y a une trentaine d’années encore. Ce décalage peut rendre nostalgique et en même temps curieux de l’histoire commune de tout le bassin minier luxembourgo-lorrain qui, pendant longtemps, fut le coeur industriel de l’Europe – voire nostalgique d’une Europe qui nous échappe maintenant de plus en plus.

Pour qui veut explorer cette histoire plus exceptionnelle qu’il n’y paraît – et qui dépasse de loin les discours mémoriels éternellement ressassés – la bonne adresse est une petite maison ouvrière dans une rue adjacente à l’artère principale d’Audun-le-Tiche, celle de Luciano Pagliarini. Une maison à l’intérieur de laquelle il fait étonnamment frais, même dans la torpeur d’un après-midi ?d’été. Et ce n’est pas une climatisation sophistiquée qui rend possible cet écart de température, mais la mémoire elle-même. Entendez par là : si vous empilez assez longtemps bouquins et dossiers dans toute votre maison, pas besoin d’investir dans une isolation coûteuse. Ce qui est le cas dans la demeure de Luciano Pagliarini : même sur les marches des étroits escaliers en bois s’empilent dossiers et revues. En montant au deuxième étage, où se trouve le bureau, on a l’impression de traverser une spirale, ou la coquille d’un escargot, tant les pièces où la mémoire s’assemble se ressemblent.

C’est que le virus de l’histoire a frappé très tôt chez Pagliarini. Né en 1957 à Differdange, il aimait déjà écouter les histoires de sa grand-mère quand il était tout gosse, raconte-t-il. « Elle aimait tellement raconter des histoires. En même temps je suis quelqu’un de vraiment enraciné dans cette région : mon père était mineur et ma mère vendeuse. A l’école et plus tard au lycée, on enseignait la grande `Histoire‘ et on laissait de côté l’histoire locale. Mais il a fallu un temps pour arriver à un vrai déclic. Quand j’étais adolescent dans les années 1960 et 1970, les années rebelles donc, on avait tendance à voir l’industrie sidérurgique d’un très mauvais oeil – c’était de l’esclavage moderne, rien de plus. C’étaient les tendances idéologiques du moment. » Même s’il n’était pas encarté dans une organisation politique – un petit passage chez les anarchistes plus tard à la Sorbonne mis à part.

Explorations avec les cancres

Ce n’est qu’à partir de ses 18 ans et la mort de son père qu’il commence à attraper le virus de la recherche historique : « Au début, c’était une chose tout à fait personnelle. Je voulais savoir d’où venait ma famille et ce qu’on faisait ici. C’était aussi le moment où le meilleur ami de mon père est devenu mon meilleur ami. En même temps, je constatais que mon père possédait deux ou trois vieilles photos, ce qui a été le début de ma collection et aussi celui d’un certain fétichisme pour les photographies. » Avec l’aide de son cousin photographe, qui lui apprend qu’on peut très bien faire des photos de photos pour les copier, il se met à rassembler de plus en plus de matériel, glané çà et là chez des amis et des copains. « A partir d’un moment, ça a commencé sérieusement à agacer mon cousin », s’amuse-t-il. « Mais c’était aussi le point de départ d’un certain patrimoine. » Pourtant, la manie de documenter l’histoire locale a été précédée par d’autres explorations, plus innocentes : « C’est qu’à l’école primaire, j’étais toujours parmi les cinq premiers. Mais mes meilleurs amis étaient toujours les redoublants, les cancres. Ils étaient plus mûrs et avaient une vraie ouverture d’esprit – contrairement à ceux qui étaient au même niveau que moi. C’est avec eux que j’ai exploré les environs et que j’ai commencé à pousser toujours plus loin. Sans ces expériences, je ne serai sûrement pas devenu le `Rain Man‘ de l’histoire industrielle locale que je suis aujourd’hui », sourit-il. « Mais, à l’époque je ne pouvais pas encore savoir cela. »

Une prise de conscience qui va le frapper un peu plus tard : « En tant qu’Italiens au Luxembourg, on avait tendance à voir le pays un peu de haut. Personne au grand-duché – Charly Gaul mis à part – ne deviendrait jamais célèbre, il n’y avait rien qui pourrait vous rendre fier de vivre ici. Ce n’est que quand j’ai compris que le fait qu’à Differdange seulement, il y avait une dizaine de hauts-fourneaux – quelque chose qui n’existait qu’à deux ou trois endroits de par le monde – était vraiment exceptionnel. »

En parallèle, la deuxième carrière de Luciano Pagliarini commence à prendre forme pendant ces années qu’il qualifie d’« années vagabondes » : celle de musicien de jazz. Elève à l’école de musique de Differdange dès son jeune âge, il poursuit d’abord une carrière classique dans le saxophone, avant de changer pour le conservatoire d’Esch, où il fait connaissance avec des partitions plus contemporaines. Une rencontre qui ne lui plaît pas du tout : « Pour les instruments à vent surtout, cette musique était ennuyeuse, voire chiante. » Ce sont les disques de Charlie Parker qui le mettront sur la bonne voie. Mais vu l’inexistence d’une scène de jazz luxembourgeoise à cette époque, il se rabat sur les orchestres de danse. D’abord dans la rue, puis avec Opus 73, il a ses premiers engagements rémunérés dans la région. Une voie qu’il va un peu négliger pendant ses années parisiennes.

A l’université Panthéon-Sorbonne, où il est entré grâce à un examen spécial – faute d’avoir obtenu un bac au grand-duché – il étudie au début l’archéologie, pour ensuite se spécialiser dans les études audiovisuelles et cinématographiques. « Mais la première année, j’étais plus souvent à l’Ecole des mines qu’à ma propre fac. Et là j’ai remarqué que le Luxembourg était extrêmement souvent mentionné dans les traités et que la production d’acier par tête d’habitant était un record mondial. Et puis les poutres Grey et tout ça : le Luxembourg était beaucoup plus que je ne pensais. »

C’est donc à une distance de plusieurs centaines de kilomètres que Luciano Pagliarini développe son amour inconditionnel pour les hauts-fourneaux et leur histoire. Parcourant les bouquinistes, il se met aussi à collectionner les cartes postales de sa région natale. Pour la bonne et simple raison que plus la distance est grande, moins elles sont chères. Dans la foulée, il devient un vrai publivore : « Je me suis mis à acheter tout ce qui me tombait dans les mains. Sans mon passage parisien, je ne serais sûrement pas qui je suis aujourd’hui. Aussi, parce que j’ai commencé à développer une méthode pour explorer l’histoire. »

Mais avant de retourner dans son bassin minier tant aimé, Luciano Pagliarini va encore augmenter les distances et passer huit ans en Provence : « A l’époque, j’avais la perspective de devenir photographe professionnel dans le Sud. Un métier que j’avais appris, mais qui ne me plaisait pas trop. J’y suis allé surtout à cause de ma femme », explique-t-il. « Mon rêve, à l’époque, c’était de devenir un photographe industriel. Un métier qui avait plus ou moins disparu ou que l’industrie avait sous-traité à ses ingénieurs. » Cette carrière donc plus ou moins terminée, il passera les années – avec le statut d’intermittent – à jouer du jazz. « C’était une belle aventure, avec de très belles rencontres que j’ai faites au cours des années. Je dois être sur une douzaine de disques et avoir parcouru toute la France avec divers orchestres. »

Pourtant, à partir d’un certain moment, le mal du pays devient trop fort et il se réinstalle avec sa femme dans sa terre natale. C’est aussi à partir de ce moment qu’il se met à publier des livres sur l’histoire locale et à poursuivre en parallèle sa carrière de musicien. En 1995, il ouvre l’année culturelle avec sa « Brigade d’intervention musicale » – qui jouera d’ailleurs ce dimanche après-midi à Belval pour la clôture du festival – et il commence aussi à collaborer avec le secteur audiovisuel – pour lequel il compose des bandes originales – et avec le milieu du théâtre.

On le voit : il aurait pu être un des grands et incontournables de la scène culturelle locale. Mais ce n’est pas dans la nature de Luciano Pagliarini de s’imposer. Il préfère laisser ça aux autres, à ceux qui en ont vraiment besoin pour assouvir leurs égos malmenés. Lui est tout en discrétion et continue à broder son petit ouvrage, qui le rend heureux et complet. Même une rupture d’anévrisme, qui l’a terrassé en 2005 et dont il s’est remis petit à petit, n’a rien pu y changer. Et c’est à cela qu’on reconnaît les vrais passionnés : ne jamais abandonner et ne jamais payer de sa personne pour se mettre en scène. Dommage que des tels gens soient si rares.

Plus d’informations : www.festivalbassinminier.lu 

En parallèle au concert, le numéro 7 de la revue « Mutations », auquel Luciano Pagliarini a largement contribué dans un travail de longue haleine sur l’histoire orale du bassin minier, sera publié.


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