Folk
 : Acoustic Engineering

Comment trouver sa place de singer-songwriter aujourd’hui ? Le woxx a posé la question à Bartleby Delicate, alias Georges Goerens, qui vient de présenter son premier EP « Whatever We Find Suitable to Compare ».

Cherche la beauté dans la simplicité: Georges Goerens aka Bartleby Delicate. (Photo : Joaquim Valente)

Le café choisi pour faire l’interview et qui permet d’habitude de discuter calmement a aujourd’hui plutôt des airs de fête foraine. Entre une distribution gratuite de gaufres, un magicien qui malaxe des ballons pour en faire des caniches et un DJ qui anime une soirée imaginaire en pleine journée, Georges Goerens arrive un peu déboussolé. « Cela fait des années que je n’ai plus mis les pieds dans un centre commercial ! »

Il rentre d’une petite tournée en Allemagne avec le groupe Bender & Schillinger, rencontré lors d’un coaching commun dans le cadre du dispositif Multipistes, censé donner un coup de pouce à de jeunes groupes de la région frontalière. Avant même de s’asseoir, il entre dans le vif du sujet : « Je sais que beaucoup de groupes ont du mal avec le coaching, mais moi, ça me fait beaucoup de bien. » Il avait déjà intégré le programme il y a quelques années avec son groupe Seed to Tree et maintenant il profite de cette structure pour construire son projet solo.

Ces expériences lui ont permis de se poser les bonnes questions. « Je pense que dans ce monde, il y a plus qu’assez d’hommes blancs hétéros qui veulent se retrouver sous les projecteurs. Alors oui, si on a l’ambition de monter sur une scène, la moindre des choses est de réfléchir à ce qu’on a à dire et comment on aimerait le dire. » Bartleby Delicate écrit certes des chansons qu’il interprète en s’accompagnant à la guitare, mais pour lui ce n’est que le début, la matière première qu’il a envie de transformer pour créer son identité artistique.

Pour ce faire, il veut bien écouter tous les conseils qu’on lui prodigue (« Je suis une éponge ») et explorer toutes les pistes qu’on lui propose. Ce qui l’intéresse, c’est le conflit entre le bonheur individuel et l’intérêt collectif. « Comment est-ce que nous pouvons apprendre à nous connaître au-delà des rôles que la société nous attribue ? » Goerens a fait des études de philosophie, donc composer la chanson d’amour du siècle n’est pas sa priorité. Il suffit de regarder le clip réalisé pour son premier single « A Little Less Home » pour comprendre comment il entend bousculer discrètement les idées reçues.

Bien coaché

Il veut se démarquer par rapport au flot d’auteurs-compositeurs, non seulement parce que c’est indispensable pour réussir, mais aussi parce que cette recherche artistique semble l’intéresser au moins autant que l’écriture de chansons. Les titres de son EP ont été enregistrés avec Tom Gatti, ancien musicien du groupe Eternal Tango. Goerens n’hésite pas à évoquer les discussions qu’il y a pu avoir entre eux. « Tom a été à la fois mon ami et mon adversaire. » Comme ils n’étaient qu’à deux, il n’y avait pas de démocratie : pas moyen de se rallier à l’avis de la majorité, il fallait trouver un compromis. Goerens admet qu’il n’a pas toujours été facile à vivre en studio. Si l’auteur-compositeur voulait un ensemble assez brut, proche d’une démo, le producteur a insisté sur la nécessité de travailler le son. « Den Tom ass e Studiosmënsch », dit Goerens. Même s’il n’a pas pu intégrer toutes ses idées à l’album, il apprécie le fait que Tom Gatti lui ait offert l’espace nécessaire pour expérimenter sans hâte. À l’avenir, il peut imaginer s’aventurer davantage sur le terrain de la musique « noise-ambient », mais il n’envisage pas de délaisser sa guitare pour ne faire que de la musique électronique. « Je préfère la scène au travail en studio. »

En live, Bartleby Delicate manipule également des séquenceurs, une boîte à rythmes ainsi qu’un quatre-pistes. Il ne se considère pas comme un puriste. « La musique qui refuse l’évolution pour pouvoir rester pure a tendance à m’énerver. » Ses appareils, notamment un OP-1 de Teenage Engineering, sont fixés sur un tableau en bois accroché derrière lui et il les manipule en direct tout en expliquant sa démarche aux spectateurs. Il veut rendre visible ce qui reste généralement abstrait pour une grande partie du public. Pour sa guitare, il choisit volontiers un son plutôt grinçant, plus électrique qu’acoustique. Le singer-songwriter de base enchaînant simplement les chansons intimistes ne l’enthousiasme guère. « Si après trois chansons j’ai l’impression de deviner la suite, je m’ennuie. » Il n’hésite pas à intégrer dans sa musique des passages instrumentaux et atmosphériques pour surprendre le public, mais aussi pour se surprendre lui-même. Ce qui explique aussi pourquoi il a voulu se lancer dans un projet solo, qui à la première écoute n’est pas si différent de ce qu’il a pu proposer avec Seed to Tree. Même s’il continue de travailler activement avec le groupe, qui prépare d’ailleurs un nouvel album pour octobre, il apprécie le fait que le solo lui permette une plus grande flexibilité. Il peut prendre des risques sur scène, tenter les détours et même s’égarer pendant un moment sans mettre en péril l’équilibre d’un collectif, puisqu’il est seul aux manettes.

(Photo : Sam Flammang)

Rendre l’abstrait visible

Tandis que Seed to Tree s’oriente à présent plus vers une pop électronique, le parti pris de Bartleby Delicate est de toujours faire transparaître l’esquisse sous les traits du dessin fini. Avec son projet solo, il a également voulu se libérer du souci de perfection. Pour son single « A Little Less Home », Goerens a enregistré le chant en une prise. Les sessions de coaching lui ont appris à ne pas chercher la complication. Seul avec sa guitare, il avait l’impression de devoir en faire beaucoup pour capter l’attention du public. On lui a conseillé de se concentrer sur ce qui est à la fois simple et efficace. Il a pris son temps pour identifier ses points forts. « Mais si on se limite à ce qu’on sait faire, on risque de s’ennuyer… » Il réfléchit : « Il faut quand même prendre un peu de risques. »

Au cours de l’entretien, il revient sur ses propos, les nuance, assume ses contradictions. Même s’il sollicite les conseils tout en insistant sur son indépendance, il ne peut cependant pas rester tout à fait indifférent aux réactions du public. « Ech sinn net egoman genuch fir dass et mech kal léisst, wat d’Leit soen. » Il admire le musicien américain Daniel Johnston, dont il a entendu la musique un soir sur Radio Ara, et qui l’a tout de suite interpellée. Ce sont des chansons complètement barrées d’un personnage très complexe et troublé, enregistrées de manière lo-fi et sans aucun égard pour les attentes d’un éventuel public. Une démarche aussi radicale impressionne Goerens. Mais : « Ech weess net, ob ech staark genuch sinn, fir esou edgy ze ginn. » D’un côté il est peiné par l’uniformité de ce qui peut être diffusé à la radio, d’un autre côté il aime trop les mélodies pour pouvoir en faire totalement abstraction. Parfois on peut lui reprocher un enchaînement d’accords trop simple, mais il n’a pas envie de compliquer les choses pour les mauvaises raisons. « C’est simple oui, mais si c’est beau, alors où est le problème ? »

Dissonances nécessaires

Pour éviter de s’ennuyer, il tente de créer de la tension en soignant son côté sombre. Même s’il donne l’impression de quelqu’un de plutôt joyeux, dans la musique, il préfère l’obscurité. « S’il n’y a pas un élément un peu dissonant dans un morceau, il me manque quelque chose. » Mais il pense aussi à l’avenir. Pour l’instant, il tente de vivre de la musique et espère finir un album entier pour la fin de l’année. Les inquiétudes l’ont même poussé à écrire un titre très pop qu’il a finalement rejeté parce qu’il ne s’identifiait pas à cette démarche. RTL a décidé de diffuser « Sibling », le premier titre de l’EP, ce qui lui permettra peut-être d’aborder un peu plus sereinement les prochains mois, du moins d’un point de vue financier. Actuellement, il est à la recherche d’un bon tourneur. Un label ? Oui, peut-être, même si cela lui fait aussi un peu peur, parce qu’il veut préserver son indépendance. Un autre projet ? Publier bientôt les démos réalisées pour l’EP, les graver sur des CD et dessiner lui-même la pochette. Puis les distribuer gratuitement.

Au personnage de Bartleby, le clerc de la nouvelle de Melville, qui répond à chaque demande de son patron par « Je ne préférerais pas » et qui finit par ne plus agir du tout, l’autre Bartleby pourrait répondre « Je le veux bien » : le brut, le bruit et la beauté aussi.

Plus d’informations : 
https://www.facebook.com/Bartlebydelicate

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